Miklós Radnóti (1909-1944) * Lettre à sa femme
Dans les profondeurs, muets, des mondes veillent,
le silence n'est qu'un cri dans mon oreille;
mais qui donc me répondrait quand moi je crie ?
La guerre a biffé la lointaine Serbie...
Lointaine, tu l'es aussi, ta voix qu'en rêve
j'entends, vibre en mon coeur quand le jour se lève...
ah que dire quand alentour, froide, fière,
chuchotante se redresse la fougère ?
Quand pourrai-je te revoir, ô mon amante,
femme grave comme un psaume et rassurante,
belle comme la lumière et comme l'ombre,
qu'aveugle, muet j'attendrais sans encombre ?
Tu te perds à présent dans le paysage
mais du tréfonds de moi monte ton visage,
tu étais le réel, tu n'es plus qu'un songe
et dans le puits des jours anciens tu replonges
l'enfant jaloux qui veut savoir si tu l'aimes,
et l'espoir que tu sois ma femme à l'extrême
sommet de ma jeunesse, un jour, me soulève
comme alors, et je me réveille de mon rêve.
Je le sais, tu es ma femme et mon amie
en dépit de trois frontières d'infamie.
De nos baisers le souvenir se ravive...
Vais-je croupir ici quand l'automne arrive?
J'ai caressé les chimères les plus folles;
aujourd'hui les esquadrilles me survolent,
l'azur où je retrouvais tes yeux se plombe,
du sein des soutes là-haut tombent les bombes,
et je vis malgré cette guerre qui dure;
captif, de tout espoir j'ai pris la mesure,
mais toi je te rejoindrai quoi qu'il en coûte,
toi pour qui j'ai parcouru la longue route
de l'âme, et tous ces pays; car ni la braise,
pourpre ne m'arrêtera ni la fournaise;
fût-ce par enchantement j'aurai la force,
et s'il le faut l'endurance de l'écorce...
Une paix - qui vaut le pouvoir et les armes -
la paix d'un homme endurci dans les alarmes
descend dans mon coeur... Et sur moi de s'abattre
la lucidité du deux-fois-deux-font-quatre.
Lager Heidenau, dans la montagne au-dessus de Zagubica, août-septembre 1944
*J'ai longuement hésité à publier cette traduction de Jean-Luc Moreau de l'un des plus beaux poèmes de Radnóti, la seule dont je dispose. Je me demandais ce qui tuait la légèreté, la beauté grave de ce texte et je pense que c'est la recherche de la fidélité aux rimes à tout prix. Les rimes dans l'original se fondent sans lourdeur dans l'image poétique tandis qu'en français, ils alourdissent singulièrement les tournures, les transformant par moment en poésie de "tailleur de rimes" pour réunions de famille... "...a háborùba ájult Szerbiából..." - "de la Serbie s'évanouissant dans la guerre..." devient "... La guerre a biffé la lointaine Serbie." Ceci dit, je n'avais qu'à m'atteler moi-même à la tâche, diriez-vous, mais hélas, je ne suis pas poète...
