Le blog de Flora

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Miklós Radnóti (1909-1944) * Lettre à sa femme

1 Mars 2009, 09:20am

Publié par Flora

Dans les profondeurs, muets, des mondes veillent,
le silence n'est qu'un cri dans mon oreille;
mais qui donc me répondrait quand moi je crie ?
La guerre a biffé la lointaine Serbie...
Lointaine, tu l'es aussi, ta voix qu'en rêve
j'entends, vibre en mon coeur quand le jour se lève...
ah que dire quand alentour, froide, fière,
chuchotante se redresse la fougère ?

Quand pourrai-je te revoir, ô mon amante,
femme grave comme un psaume et rassurante,
belle comme la lumière et comme l'ombre,
qu'aveugle, muet j'attendrais sans encombre ?
Tu te perds à présent dans le paysage
mais du tréfonds de moi monte ton visage,
tu étais le réel, tu n'es plus qu'un songe
et dans le puits des jours anciens tu replonges

l'enfant jaloux qui veut savoir si tu l'aimes,
et l'espoir que tu sois ma femme à l'extrême
sommet de ma jeunesse, un jour, me soulève
comme alors, et je me réveille de mon rêve.
Je le sais, tu es ma femme et mon amie
en dépit de trois frontières d'infamie.
De nos baisers le souvenir se ravive...
Vais-je croupir ici quand l'automne arrive?

J'ai caressé les chimères les plus folles;
aujourd'hui les esquadrilles me survolent,
l'azur où je retrouvais tes yeux se plombe,
du sein des soutes là-haut tombent les bombes,
et je vis malgré cette guerre qui dure;
captif, de tout espoir j'ai pris la mesure,
mais toi je te rejoindrai quoi qu'il en coûte,
toi pour qui j'ai parcouru la longue route

de l'âme, et tous ces pays; car ni la braise,
pourpre ne m'arrêtera ni la fournaise;
fût-ce par enchantement j'aurai la force,
et s'il le faut l'endurance de l'écorce...
Une paix  -  qui vaut le pouvoir et les armes  -
la paix d'un homme endurci dans les alarmes
descend dans mon coeur... Et sur moi de s'abattre 
la lucidité du deux-fois-deux-font-quatre.
                               
Lager Heidenau, dans la montagne au-dessus de Zagubica, août-septembre 1944

*J'ai longuement hésité à publier cette traduction de Jean-Luc Moreau de l'un des plus beaux poèmes de Radnóti, la seule dont je dispose. Je me demandais ce qui tuait la légèreté, la beauté grave de ce texte et je pense que c'est la recherche de la fidélité aux rimes à tout prix. Les rimes dans l'original se fondent sans lourdeur dans l'image poétique tandis qu'en français, ils alourdissent singulièrement les tournures, les transformant par moment en poésie de "tailleur de rimes" pour réunions de famille... "...a háborùba ájult Szerbiából..."  -  "de la Serbie s'évanouissant dans la guerre..." devient "... La guerre a biffé la lointaine Serbie." Ceci dit, je n'avais qu'à m'atteler moi-même à la tâche, diriez-vous, mais hélas, je ne suis pas poète..
.
 

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Endre Ady (1877 - 1919) * L'automne se glissa dans Paris

23 Février 2009, 17:09pm

Publié par Flora

Par le chemin de Saint Michel Archange
Hier à Paris l'automne s'est glissé,
Dans l'air torride, et sous les douces branches
             Où je l'ai rencontré.

Je cheminais justement vers la Seine.
Brûlaient en moi, petits fagots fumants
Des chants pourprés qui, rougeoyant à peine,
              Disaient : "La mort t'attend".

Il m'a soufflé certains secrets l'automne,
et le chemin de l'Archange a tremblé.
"Zim-Zim", disaient, faisant des cabrioles,
               Les feuilles, les futées.

Ce fut très bref, l'été n'en vit pas trace
Riant, l'automne a disparu, furtif.
Moi seul ai su sa présence fugace
               Sous les arbres plaintifs.
                                                    
                                                     version de synthèse


Párisban járt az ösz

Párisba tegnap beszökött az Ösz.
Szent Mihály ùtján suhant nesztelen,
Kánikulában, halk lombok alatt
S találkozott velem.

Ballagtam éppen a Szajna felé
S égtek lelkemben kis rözse-dalok :
Füstösek, furcsák, bùsak, biborak,
Arról, hogy meghalok.

Elért az Ösz és sùgott valamit,
Szent Mihály ùtja beleremegett,
Züm, züm : röpködtek végig az uton
Tréfás falevelek.

Egy perc : a Nyár meg sem hökölt belé
S Párisból az Ösz kacagva szaladt.
Itt járt, s hogy itt járt, én tudom csupán
Nyögö lombok alatt.
                                                   
                                                     1907

 

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Endre Ady (1877 - 1919)

14 Février 2009, 16:10pm

Publié par Flora

Héja-nász az avaron

Utra kelünk. Megyünk az Öszbe,
Vijjogva, sirva, kergetözve,
Két lankadt szárnyù héja-madár.

Uj rablói vannak a Nyárnak,
Csattognak az ùj héja-szárnyak,
Dùlnak a csókos ütközetek. 

Szállunk a Nyárból, üzve szállunk,
Valahol az Öszben megállunk,
Fölborzolt tollal, szerelmesen.

Ez az utolsó nászunk nékünk :
Egymás hùsába beletépünk
S lehullunk az öszi avaron.
1906


Noces d'éperviers

Nous partons en voyage vers l'automne,
Toujours criant, pleurant, nous pourchassant,
Deux éperviers aux ailes fatiguées.

Le ciel d'été voit de nouveaux brigands,
Et claquent d'autres ailes d'éperviers, 
D'autres baisers s'acharnent au combat.

Nous, traqués, nous volons loin de l'été, 
Nous ferons halte dans l'automne, ailleurs,
Amoureusement, plumes hérissées.

Et là nous aurons nos dernières noces,
Là, chacun prendra de la chair de l'autre,
Nous tomberons sur la lande d'automne. 

traduction : Guillevic

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Attila József (1905-1937) * "Flóra"

3 Février 2009, 13:16pm

Publié par Flora


Hexamètres

Croulent les tas de vieilles neiges,
           le zinc de la gouttières fuit,
Fondent les blocs de gel noircis
             que le jus de l'hiver délave
Avant de gonfler d'abondance
             le gargouillis des canivaux.
En-allés les jours si légers,
             ah, le pauvre azur en frissonne !
Mais déjà un rouge désir
             vers l'aube lance sa chemise :
Vois combien je t'aime, inquiet
             de cet éveil, ô ma Flóra !
Ô ravissant dégel, tu as
             arraché le deuil de mon coeur
Comme on libère du bandage
             la plaie, et je prends mon essor !
Me revient le flux de ton nom
             tout de beauté, tout de douceur,
et je tremble songeant aux jours
             d'hier, à ma vie loin de toi ! 
(traduction : Georges Kassai et Jean-Pierre Sicre)

Hexaméterek

Roskad a kásás hó, cseperészget a bádogeresz már,
elfeketült kupacokban a jég elalél, tovatünik,
buggyan a lé, a csatorna felé fodorul, csereg, árad.
Illan a könnyü derü, belereszket az égi magasság
s boldog vágy veti ingét pirral a reggeli tájra.

Látod, mennyire, félve-ocsùdva szeretlek, Flóra !
E csevegö szép olvadozásban a gyászt a szivemröl
mint sebröl a kötést, te leoldtad  -  ùjra bizsergek.
Szól örökös neved árja, törékeny báju veröfény,
és beleborzongok, látván, hogy nélküled éltem. 

1937

 

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Miklós Radnóti * Razglednice (Razgledica*)

26 Janvier 2009, 19:24pm

Publié par Flora


 


Ce sont les derniers poèmes écrits par Radnóti dans le cahier qui se trouvait dans la poche de l'imperméable du poète lorsque le charnier dans lequel on l'avait enseveli avec d'autres prisonniers fusillés fut découvert. Epuisé, les pieds ensanglantés, il n'arrive plus à suivre la marche forcé des prisonniers du STO à travers la Serbie et la Hongrie. Il reçoit une balle dans la nuque au bord d'une fossé, aux alentour du 8 novembre 1944.


RAZGLEDNICE

1.

La canonnade en Bulgarie, intense, gronde,

percute la montagne, hésite, puis s'effondre ;

chaos d'hommes, de bêtes, de pensées, d'attelages,

la route cabrée hennit sous la crinière des nuages.

Mais ton image demeure dans ce grand bousculement,
au fond de moi lumineuse, et stable éternellement,
tel l'ange qui fait silence devant le monde détruit,
l'insecte qui fait le mort au creux de l'arbre pourri.
                                                              30 août 1944
2.

A neuf kilomètres de nous, là-bas,
brûlent maisons et meules ;
des paysans hagards fument leur pipe,
muets, près des éteules.
Ce lac, comme hier, du pied, la bergère
agite ses flots ;
son troupeau frisé lape les nuages
penché dessus l'eau.
                                                                6 octobre 1944
3.

Du mufle des boeufs coulent sang et bave,
tous les prisonniers urinent du sang,
nous piétinons là, fétides et fous,
et souffle la mort au-dessus de nous.
                                                                24 octobre 1944
4.

Je suis tombé près de lui. Comme une corde qui saute,
son corps, roide, s'est retourné.
La nuque, à bout portant... Et toi comme les autres,
pensais-je, il te suffit d'attendre sans bouger.
La mort, de notre attente, est la rose vermeille.
Der springt noch auf, aboyait-on là-haut.

De la boue et du sang séchaient sur mon oreille.

                                                                31 octobre 1944

*razglednica  "carte postale" en serbo-croite

Traduction Jean-luc Moreau,
  Marche forcée, Phébus, 2000



 

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Attila József (1905-1937) * "L'ombre s'allonge..." (Az árnyékok...)

20 Janvier 2009, 11:18am

Publié par Flora

  Cela fait un bon moment que je me prépare à ouvrir ce blog vers ce géant de la poésie hongroise  -  et universelle  -  qu'est Attila József. Je repousse ce moment, par crainte de ne pas être à la hauteur de la tâche, par une crainte quasi religieuse (comme à l'époque lointaine où je pratiquais ce sentiment) d'approcher le divin, de déclancher ce tremblement de l'âme que sa poésie provoque en moi. Une autre raison  -  non négligeable  -  est l'obstacle de la langue poétique, rétive à la traduction. Même les meilleurs intentions, les talents les plus affirmés échouent à l'entreprise, transformant les vers lumineux en labeur d'honorables tâcherons... Il dit dans un de ses essais : "Le poème, le vrai, évoqué  simultanément dans le coeur et dans la raison, dans l'inconscience et dans la conscience,  par le signe imprimé des lettres et le système sonore des tonalités matérielles formant des mots, est créé par le poète et le lecteur à l'unisson." (trad. R.T.) Comment transmettre les sensations ainsi engendrées par les mots et les images intimes qu'ils suscitent, par la musique de leur association unique et originale dans une autre langue qui possède forcément les siennes propres?
Malgré l'énormité vaine de l'intention, je rends hommage au magnifique travail ambitieux et tout à fait considérable des éditions Phébus, de Georges Kassai et de Jean-Pierre Sicre, sans oublier Jean Rousselot, pour l'ouvrage de sept cents pages, contenant une présentation érudite et sensible, les traductions de l'oeuvre poétique et de nombreuses notes explicatives, paru en 2005. Pour commencer, j'ai choisi un poème court, écrit la dernière année de sa courte vie.

Az árnyékok...                                                   L'ombre s'allonge...
Az árnyékok kinyùlanak,                              L'ombre s'allonge, on voit au ciel
a csillagok kigyùlanak,                                 les étoiles qui étincellent;
föllobognak a lángok,                                  déjà brûlent leurs hautes flammes,
a megbonthatatlan rend szerint,                   et selon l'ordre intransigeant
mint ürben égitest, kering                            tourne, comme astre au firmament,
a lelkemben hiányod.                                         ton manque dans mon âme.

Mint tenger, reng az éjszaka,                      La nuit, telle une mer qui râle
növényi szenvedély szaga                            sa passion d'hydre végétale,
fojtja szoruló mellem.                                  m'étouffe en ses relents odieux.
Végy ki e mélyböl engemet,                          Viens, jette au fond de ces abysses 
fogd ki a kéjt, meritsd szemed                     le filet de désir et hisse :
hálóját mélyre bennem.                                      hisse-moi vers tes yeux ! 
                                                                                                          traduction : Georges Timár
                                                                                                   

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Sándor Hunyadi (1892-1942) * En tenue de troufion

12 Janvier 2009, 14:24pm

Publié par Flora

 
[...] A l'intérieur, une sonnerie impétueuse retentit. Vilma prit le plat de charcuterie et les oignons et les emporta. La cuisine devint déserte. Je savais où était la fille, par quel paysage elle passait. Je connaissais les pièces, la salle-à-manger. Les meubles. La table de la salle-à-manger, le divan, l'horloge et les tableaux au mur. 
   La fille allait et venait entre la cuisine et l'appartement. On sonna pour l'eau, le sel. Le robinet coulait. Enfin, le dîner prit fin à l'intérieur. Vilma sortit, secoua la nappe dans le couloir pour faire tomber les miettes. Je revis Piri encore une fois. Déjà vêtue de son manteau et de son chapeau. Elle sortit le café et le sucre pour le petit déjeuner. Toujours sans saluer, elle s'en alla.
   La porte d'entrée claqua. Et je vis descendre la famille que je connaissais, dans le tournant de l'escalier principal éclairé.
   La fille m'appela :
   - Passez chez moi pendant que je range la cuisine.
   Ce "chez moi" était un réduit minuscule. Un réduit sans fenêtre. Plutôt une arrière-cuisine. Elle respirait par la cuisine. A peine de la place pour un lit en fer et une chaise avec une bassine en tôle pour la toilette. Deux clous plantés dans le mur sur lesquels pendaient les jupes multicolores et les corsages bon marché  de la fille. A la tête du lit, il y avait un coffre en bois vert, comme les cantines que les appelés emportent à l'armée. Sur ce coffre, un petit livre de prières était posé, fermé d'une boucle. Il était rempli d'images pieuses à la bordure dentelée. Des Madones bleu azur, des Christ au teint cireux, avec la goutte de sang écarlate sur le front ceint de la couronne d'épines.
   Je m'assis sur le lit. J'écoutais, je regardais la fille s'affairer dans la cuisine. Dehors, dans la cour, régnait une mauvaise odeur nauséabonde estivale. Cependant, dans le réduit sans fenêtre, je crus percevoir le parfum léger de la terre à la campagne. Celui de la chambre paysanne, avec le sol en terre battue. Il se peut que je ne rêvais pas : c'était les vêtements de la fille qui charriaient avec eux ce parfum lointain.
   Je m'impatientai :
   - Venez donc.
   - J'arrive, dit la fille, je me lave les mains car je tripotais de l'oignon. Elle s'approcha du robinet. Elle se mit à laver soigneusement les mains avec un gros savon de ménage.
   Elle finit par entrer dans le réduit.
   - Relevez-vous. Je vais faire le lit.
   Je me mis debout, je l'enlaçai, l'attirai vers moi... Eh bien, j'eus souvent affaire aux femmes, et avant et après.  Mais jamais je ne ressentis une telle pureté, une telle force grave dans une étreinte. Ma force n'était rien à côté de celle avec laquelle cette fille entourait mon épaule de ses bras musclés. Elle prit ma tête entre ses mains et me dévisagea. Tout doucement, elle chuchota :
   - C'est grâce à vos yeux que vous êtes ici. C'est ce qui m'a attirée quand vous m'aviez abordée...

extrait, fin de la nouvelle "Bakaruhában", publiée dans le recueil Nouvellistes de l'entre-deux-guerres, Holnap Kiadó 1996 

Traduction : R.T. 

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Miklós Radnóti * "Poème d'amour dans la forêt"

5 Janvier 2009, 12:47pm

Publié par Flora


Elle est, cette forêt, comme ta bien-aimée
qui dans l'amour s'allonge et s'ouvre devant toi
et t'enferme pourtant et protège ta vie
en un cercle si dur que tu ne peux grandir
que vers le ciel ainsi que fait cette forêt
qui te salue avec son chapeau de soleil.

Et ton amie aussi ressemble à la forêt
où le silence est taché d'ombre, où la résine
se fige, mais où chante un rayon de soleil
quand le vent qui s'éveille agite les feuillages ;
l'amour ainsi t'éclaire et sa main attentive
est là pour te garder d'innombrables malheurs.

SZERELMES VERS AZ ERDÖN

Olyan az erdö, mint szives kedvesed,
ki kétfelé nyilik fektében elötted
és mégis körülzár s örzi életedet
kemény karikában; ùgy örzi, hogyha nösz,
csak fölfelé nöhetsz, mint fölfelé nö itt
ez az erdö s köszönt napos kalappal !

S olyan kedvesed is, mint itt ez az erdö,
hol árnyékkal foltos csöndben fagy a gyanta,
de mégis dalolós ragyogás vonul át,
ha fölébred a szél s megfujja a lombot;
a szerelem téged is igy ragyog által
s vigyázó keze óv sürü bajoktól !


23 fév. 1934

Miklós Radnóti : Oeuvres 1930-44  Marche forcée, éditions Phébus  2000  traduction : Jean-Luc Moreau

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Miklós Radnóti * "Entre tes bras" ("Két karodban")

20 Décembre 2008, 20:19pm

Publié par Flora

Entre tes bras je me balance                      Két karodban ringatózom
doucement.                                                csöndesen.
Mes bras te bercent en silence                   Két karomban ringatózol
longuement.                                                csöndesen.
Dans tes bras comme un tout petit               Két karodban gyermek vagyok,
que dirais-je ?                                            hallgatag.
Mes deux bras où tu te blottis                    Két karomban gyermek vagy te,
te protègent.                                              hallgatlak.   
C'est de tes bras que tu m'embrasses           Két karoddal átölelsz te,
quand j'ai peur.                                          ha félek.
Dans mes bras ta présence efface                Két karommal átölellek
ma frayeur.                                                s nem félek. 
Tes bras, je n'y crains plus l'immense           Két karodban nem ijeszt majd
et noir silence                                             a halál nagy
de la mort.                                                  csöndje sem.
Dans tes bras la mort n'est qu'un songe        Két karodban a halálon,  
d'où je déplonge                                          mint egy álmon
sans effort.                                                átesem.

                                                                                                              (20 avril 1941)

Trad. Jean-Luc Moreau
Oeuvres, La marche forcée (1930-44)   éd. Phébus  2000

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Miklós Radnóti (1909-1944) * Le mois des Gémaux

15 Décembre 2008, 19:01pm

Publié par Flora

[...] Un jour, trois ans plus tard, comme le soir tombait, je demandai à ma tante:

-  Comment est-elle morte, maman?
-  Apprends tes leçons et ne pose pas de questions idiotes! Elle est morte, un point c'est tout!
-  Comment est-elle morte? Pourquoi est-elle morte?
   Peut-être le timbre de ma voix lui fit-il peur? Toujours est-il qu'elle se tourna vers moi, et croisant ses mains :
-  Son coeur n'a pas tenu, elle portait des jumeaux.
-  Des jumeaux? répétai-je ébahi.
   Mes dents grincèrent, je serrai les poings. "Quels secrets ne cachent-ils pas encore? pensai-je... Quelle famille! Rien n'y est comme chez les autres, les gens normaux."
-  Et l'autre, où est-il? demandai-je à ma tante, agressif et soupçonneux.
-  Il est mort, il était trop faible, il n'a vécu qu'une ou deux minutes. C'était aussi un garçon.
-  Et alors?
-  Comment "et alors"?
-  Et alors... c'est pour ça que maman est morte? Parce qu'elle avait des jumeaux?
-  C'est ça, dit ma tante en écrasant bien vite une larme. Mais nous n'y pouvons rien de toute façon, ne pose pas de questions. D'ailleurs, ce n'est pas bien de parler de ces choses-là. Tu n'as pas honte!
-  Comment "pas bien"? répliquai-je furieux. Et papa?
-  Tu vas me laisser tranquille? Ton père n'était pas à Budapest, il est arrivé une demi-heure plus tard. Travaille et fiche-moi la paix!
   J'avais l'impression que mon coeur était remonté jusque dans ma gorge. Avec un grand soupir j'avalai ma salive pour faire redescendre mon angoisse.
-  Vingt-huit ans elle avait, la pauvre Ilona.
   Ma tante éclata en sanglots et se réfugia dans la cuisine. J'ouvris la porte pour l'y rejoindre, mais elle la repoussa et tourna la clef dans la serrure.
-  Travaille et fiche-moi la paix! cria-t-elle d'une voix pleine de larmes.
-  Moi, le gosse, à la place de papa, je l'aurais jeté contre le mur! hurlai-je à travers la porte.
   La porte s'ouvrit soudain :
-  Quel gosse? Tu es fou!
-  Moi, dis-je entre mes dents. Il n'avait plus personne, tout le monde était mort, sauf moi! Et maintenant on ne peut même pas savoir si c'est moi qui suis mort ou si c'est mon frère. Quand il y a des jumeaux, comment peut-on savoir?
-  Tu deviens fou? les larmes de ma tante s'arrêtèrent de couler : Viens, on va au cinéma!
-  Je ne veux pas aller au cinéma, trépignai-je. On n'aurait pas dû permettre à ma mère d'avoir des enfants! Qui était l'imbécile de docteur qui a laissé faire! Je le tuerai!
   J'allongeai un coup de pied dans l'angle du divan et me précipitai dans la rue.
   C'est alors que quelque chose commença dont on ne peut parler que dans des poèmes... Serait-ce alors que ma jeunesse, celle qui succède à l'enfance, a commencé? Quelles années ce furent alors! Est-ce toi qui es resté? est-ce l'autre? "Tu les as tués, disait la voix, tu les as tués, tu les as tués, tu les as..."
[...] A quel moment l'enfance finit-elle? Et la jeunesse? Et la vie? Impossible de le percevoir!
   Mais par deux fois, j'ai pu saisir l'instant où le pétale se détache, et tombe vers la terre. C'était l'une et l'autre fois le pétale d'une tulipe; et l'une et l'autre fois la tulipe était blanche.

         N'est-il pas mort déjà le tournoyant pétale

         Qui se détache et tombe?
         Ou meurt-il seulement lorsqu'il touche la terre?


  Fin août 1939
Trad. Jean-Luc Moreau  
Miklós Radnóti : Marche forcée (oeuvres 1930-44) 
éd. Phébus   2000

Je voudrais vous présenter en deux mots - dans l'espoir de revenir plus tard à sa poésie - cet immense poète, au destin tragique. Sa poésie est imprégnée du pressentiment effroyable et qui ne s'est pas trompé : juif, déporté par les nazis, épuisé de deux mois de marche forcée à travers la Serbie, il est achevé d'une balle dans la tête au bord de la route. Dans la poche de son manteau, on retrouvera plus tard des poèmes lumineux dans lesquels il chante le temps de la paix assassinée.

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