Zoltán Körösi * Tante Aranyka, si loin (extrait)
[...] Elle ne peut plus bouger; nous l'entourions tous les cinq, regardant le petit miroir sans buée; d'abord Père a tressailli comme sous l'effet d'un vent glacial, puis il s'est redressé, a levé la main et fait tomber son cartable qu'il tenait à bout de bras. Ensuite, sans même se pencher, il s'est déchaussé, appuyant le bout d'une chaussure sur le talon de l'autre, s'est débarrassé dans le même mouvement de son pantalon; il est resté là, avec son caleçon qui arrivait aux genoux. Il a levé la tête, à la manière de quelqu'un qui renifle l'air, nous a regardé de haut et, en dressant son index, a chuchoté : courage! courage!
Il nous a souri et nous avons constaté à quel point il ressemblait, à ce moment-là, à tante Aranyka, car ce sourire leur était commun. Nous l'avons écouté et nous sommes mis au travail, en faisant exactement ce que disait Grand-Père. Nous avons suivi attentivement ses ordres, comme des apprentis, ce que nous étions en effet. Avec précaution, nous avons dépouillé tante Aranyka de ses vêtements, Mère les a accrochés aussitôt sur des cintres et a apporté en même temps les récipients et des outils aussi, pour que nous puissions nous mettre au travail, aider Grand-Père qui, non seulement avait appris autrefois le métier de boucher mais s'y connaissait aussi dans l'empaillage des animaux défunts. Il savait comment inciser le corps de l'aine au menton pour enlever les organes nobles mais périssables, ainsi que les intestins, comment atteindre le cerveau par le nez pour nettoyer le crâne, avec quelles précautions et quelle vigilance il fallait laisser couler le sang, comment choisir les épices pour nettoyer le corps à l'extérieur autant qu'à l'intérieur, pour maintenir à jamais derrière les paupières de tante Aranyka le temps qu'elle y avait enfermé.
Et lorsque Grand-Père a décrété enfin : nous avons terminé, nous avons su que la renommée du meilleur boucher de la ville de Grand-père n'était pas usurpée, qu'il n'avait pas fréquenté pour rien, jadis, pendant chaque pause de midi, l'atelier du taxidermiste, à deux longueurs de rue, car, après tant d'années, il accomplissait encore un travail de maître, avec, il est vrai, des aides à la hauteur.
Nous avons rhabillé tante Aranyka, remettant ses vêtements un par un et surtout son corsage argenté préféré, nous l'avons reposée dans son vaste fauteuil en bois et en cuir et avons orienté celui-ci de façon à ce qu'elle puisse surveiller la porte, mais aussi regarder la fenêtre, si l'envie lui en venait. Nous avons soigneusement démêlé ses cheveux, et pour finir, Grand-Père a ouvert ses yeux, les billes de verre bleu brillaient comme la mer sous le soleil matinal. Vera a nettoyé son dentier, à l'eau citronnée, non seulement pour que nous ayons plaisir à regarder tante Aranyka mais aussi pour qu'elle soit fière de nous rendre ce regard, à nous, sa famille bien aimée, sa chair et son sang, nous qu'elle avait rejoints au bout de tant d'années pour retrouver ses souvenirs, ses racines.
Et deux ou trois jours plus tard, un matin, alors que nous venions juste d'entrer dans la chambre de tante Aranyka et de nous installer autour de son fauteuil, nous avons entendu le facteur arriver et sonner à la porte. Nous nous sommes regardés puis nous avons regardé tante Aranyka, et nous avons vu qu'elle souriait, faisant signe à Père d'y aller sans faire plus attendre le facteur. Qu'il ouvre la porte et signe à sa place. Elle souriait encore lorsque le facteur, debout dans la porte, a soulevé sa casquette et dit bonjour à voix haute de façon à ce que tante Aranyka l'entende bien, tout en tendant à Père le reçu.
Chère madame, le temps n'aura jamais, jamais de prise sur vous, s'est-il écrié en reclaquant son sac.
Nous avons ri car nous savions à quel point il avait raison. [...]
Traduction: R.T. et Gilbert Millet extrait du recueil "Sang de cerise" , éd. Noran, 2001
Pour ses vieux jours, tante Aranyka rentre de longues années de séjour à l'étranger où elle a fait une petite fortune. Sa pension fait vivre sa famille qui l'accueille.