Le blog de Flora

les mots des autres

Sylvain Tesson: Dans les forêts de Sibérie

7 Janvier 2012, 20:19pm

Publié par Flora bis

poster_146823.jpg Dès que j'en ai entendu parler, une envie irrésistible m'a attirée vers ce livre. Un journal de bord, jour après jour, des six mois de retraite de l'auteur au bord du lac Baïkal (le plus grand réservoir d'eau douce de la planète, avec ses 31500 km2, une pureté et une profondeur unique à 1630 m, un lac vieux de 25 millions d'années...). De février en juillet, en Sibérie, on vit surtout l'hiver, à - 33°, dans une cabane de pêcheur de 3 m sur 3, en rondins de bois, avec un poêle en fonte pour tout confort, à condition que l'on coupe son bois... Le lac gelé à plus d'un mètre de profondeur, sert de voie de circulation. Pour pêcher, il faut tailler un trou dans la glace. A 30 km à la ronde, pas de voisin. Des visites, très rarement, de quelques pêcheurs ou géologues, aussi "sauvages" que lui, pour vider quelques verres de vodka ou de thé. Des traces d'ours parfois, histoire de ne pas se faire oublier. Et surtout, un paysage grandiose, changeant et toujours merveilleusement renouvelé.

   Des cahiers vides à remplir, une caisse d'une bonne soixantaine de livres à déguster. Une rencontre avec soi-même. L'écrivain globe-trotter Sylvain Tesson, à 37 ans, en éprouve un besoin irrésistible: "J'ai atteint le débarcadère de ma vie. Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure."

   La "cabane" devient un symbole, un concept philosophique. "La cabane est le lieu du pas de côté." Posséder le temps, c'est acquérir la liberté. Courir à travers l'espace est une fuite en avant. Une course effrénée devant l'angoisse de la confrontation avec soi-même, avec sa finitude. "Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et soudain, on ne sait même plus qu'il est là." Ce qu'il cherche, c'est l'apaisement par la conquête d'une liberté intérieure, la seule véritable. "Pour parvenir au sentiment de liberté intérieure, il faut de l'espace à profusion et de la solitude. Il faut ajouter la maîtrise du temps, le silence total, l'âpreté de la vie, et le côtoiement de la splendeur géographique. L'équation de ces conquêtes mène en cabane."

   L'ermite qu'il devient se détache progressivement du monde, pour constater avec stupeur et un certain effroi: ni mes biens ni les miens ne manquent... Dans la solitude, les pensées prennent de l'ampleur, rien ni personne n'entrave leur jaillissement, leur approfondissement, jusqu'à la conclusion ultime: "Qu'elle est légère, cette pensée! et comme elle prélude au détachement final: on ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde!

   Est-on obligé de s'installer au bord du lac Baïkal, dans un  froid de gueux, pour conquérir sa liberté? Bien sûr que non. "On peut trouver le silence dans ses voûtes intérieures", même au milieu d'une grande ville.

   Moi qui ai tant de mal à me décider pour regagner mon lit, le soir, j'attendais le moment des retrouvailles avec le livre de Sylvain Tesson. Comme un rendez-vous jubilatoire avec des idées qui faisaient écho à mes propres préoccupations, confirmant ce qui était en gestation lente et incertaine au fond de moi, depuis le début de la solitude, imposée par la mort de Gilbert et choisie ensuite. Par nécessité de la rencontre avec soi-même. Les notes quotidiennes: un autre écho justifiant ma graphomanie somme toute récente. Une nécessité de fixer le temps, du moins s'en donner l'illusion, ai-je noté dans mon "cahier rouge" il y a deux ans. Sylvain Tesson, graphomane talentueux et expérimenté le dit bien mieux: "J'écris un journal intime pour lutter contre l'oubli, offrir un supplétif à la mémoire. Si l'on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre: les heures coulent, chaque jour s'efface et le néant triomphe. Le journal intime, opération commando menée contre l'absurde. J'archive les heures qui passent. Tenir un journal féconde l'existence." 

Un précieux réconfort, dans la recherche du sens des choses qui m'arrivent...

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Charles Berling: Aujourd'hui, maman est morte

16 Novembre 2011, 00:01am

Publié par Flora bis

Ch.-Berling--Aujourd-hui-.-_NEW.jpg J'aime Charles Berling, l'acteur. Je l'ai vu une fois au théâtre ("Cravate-club", avec Edouard Baer), plusieurs fois au cinéma. J'ai lu son livre-dialogue avec Michel Bouquet. C'est un acteur caméléon, multiple et souvent énigmatique. Soudain, son regard bleu se retire en lui-même, il devient observateur absent, froid et lisse, impénétrable. Dans "Comment j'ai tué mon père?" (duel époustouflant avec Michel Bouquet), il est dur comme du granite, impitoyable mais avec la fragilité de sa dureté: il ne plie pas, il rompt...

   Lorsqu'on l'interviewe, c'est un torrent intarissable. Passionné, volubile. Il aime les mots, il veut trouver le plus juste. Quand j'ai entendu parler de ce livre à la radio, je me suis dit: "Il me le faut!". Pourtant, plusieurs raisons me restreignent dans ces pulsions vers les livres, je pourrais en citer au moins cinq, sans réfléchir... Mais je me le suis offert quand-même, pour mon anniversaire.

   Le titre camusien vous frappe d'entrée. Qui ne serait pas sensible à ce sujet? Qui n'aurait pas de compte à régler avec son enfance, avec sa mère? Qui n'a pas envie de comprendre d'où il vient, envie d'imaginer le parcours de ses ancêtres, imprimé dans ses gènes? Afin de mieux déchiffrer ses propres réactions, d'éclairer ses zones d'ombres.

   Après l'enterrement, suivi par les six enfants soudés autour du cercueil, le narrateur Charles Berling entame sa lente remontée jusqu'aux origines, jusqu'au Maroc où sa mère est née. Il explore l'enfance de Nadia dans une famille déchirée par la violence du père, en s'appuyant sur le livre-témoignage qu'elle a laissé. Témoignage partiel. Le fils sent qu'il doit exhumer un secret familial pour que l'image soit complète, pour que l'apaisement arrive enfin.

   Charles Berling est entouré des mots des autres, son métier d'acteur consiste à leur donner vie, du relief. Fatalement, l'envie irrépressible s'empare de lui pour trouver ses propres mots et de plonger dans la source douloureuse, rédemptrice et jouissive de l'écriture.

"(...) Le soleil n'est plus le même pour tous, il ne va pas jusqu'aux tombes. Seule la mort traverse les matières. Elle se glisse dans maman. Et c'est comme si elle me donnait un acompte, une petite avance. (...)

éditions Flammarion  2011

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Venise l'inspiratrice

8 Septembre 2011, 18:14pm

Publié par Flora bis

iles-jumelles-couv.jpg Mon petit séjour m'a incitée à relire le très beau roman d'Alain Delbe Les îles jumelles, publié en 1993 aux éditions Phébus. Après avoir goûté à Venise, ne serait-ce que pendant trois jours, on ne lit pas de la même façon cette histoire mi-conte, mi-roman où le fantastique se promène avec un tel naturel que personne ne songe à s'en étonner... Le décor de Belle-Île évoque Venise, La Ville, La Splendide qui ne peut faire surgir qu'une telle histoire envoûtante, hors du temps. Soudain, le narrateur et tous les habitants voient apparaître de la brume, en face sur la lagune, une île jumelle, en tout point semblable à celle qu'ils habitent, peuplée de leurs doubles insensibles à la présence des visiteurs. Ils soupçonnent de ce sortilège un étrange magicien, M. Hunt, dont le spectacle a fasciné, puis scandalisé le public qui a fini par le chasser. L'Île-Neuve est attaquée et s'évanouit dans la brume, laissant La Splendide baigner désormais dans l'eau, en îlots séparés. Les habitants sont gagnés de rêves lourds et étranges...

   Comment ne pas être fasciné, dans cette ville, par l'idée du reflet qui nous mène tout droit à celle du double, à la  gémellité? Voilà comment notre narrateur prend conscience de la vraie dimension de son existence:

(...) Mais il ne ralentit nullement et, tandis qu'il franchissait la distance nous séparant encore, je sentis monter en moi une véritable terreur. Peur de ce qui allait m'arriver? Sans doute, mais en même temps cette peur se liait au sentiment d'une monstrueuse lucidité! Oui, car, chose inouie, ces secondes furent pour moi un temps d'extrême clairvoyance. Et ce que j'y éprouvai, ce fut d'abord l'inconsistance du corps, assemblage dérisoire de chairs et de sang enclos d'une peau si fragile... Puis, c'est l'idée même d'une individualité de l'esprit qui m'apparut orgueilleuse, vaine, illusoire. Avec quelle évidence je sus que tout ce qui était l'humain, et ce monde lui-même, émanait d'un autre univers, mille fois plus réel bien qu'invisible à nos yeux, et dont nos corps et nos esprits, comme toute forme, n'étaient que d'infimes concrétions, guère plus semblables et différentes que des vagues à la surface de la mer. Ces corps, ces esprits auxquels nous identifions pourtant tout notre être, que nous croyons vraiment être! (...)

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Akira Mizubayashi : Une langue venue d'ailleurs

22 Juin 2011, 11:52am

Publié par Flora

9782070130184 Une amie connaissant mon goût pour les langues étrangères et pour les questions d'identité qui s'y attachent, m'a offert ce beau petit livre. J'ai plongé dedans avec un appétit aiguisé et l'espoir de comparer mon expérience à celle d'un Japonais, mon semblable à plusieurs égards:

* une langue d'origine très éloignée du français

* même génération

* la découverte du français à l'école et choisi pour sa séduction

* un(e) conjoint(e) français(e) dont on épouse aussi le pays

* culture multiple, identité multiple

   La différence  -  notable!  -  réside dans nos parcours. Il est devenu un brillant spécialiste du 18ème siècle français, titulaire d'un doctorat et professeur d'université, en passant par la rue d'Ulm. Une grande différence existe aussi dans nos approches: la sienne est très méthodique, passant par un travail acharné, tandis que la mienne est plus instinctive, plus empirique, voire ludique, même si la lecture et plus tard l'écriture y jouent un rôle primordial.

   Curieusement, plus il pénètre les secrets et les innombrables nuances de la langue française, plus il prend conscience de l'originalité de sa langue maternelle, ainsi mise à distance. Il se rend compte également du vaste champ de liberté que l'expression en français ouvre devant lui, parallèlement au sentiment d'étouffement, d'engoncement dans les traditions, ressenti en japonais. "Le plaisir éprouvé dans la recherche d'une liberté possible au sein même des limitations prescrites par la langue française est incommensurable." Je l'éprouve encore tous les jours...

   Au-delà d'une soif de la découverte, c'est l'amour, l'éternel émerveillement devant le pouvoir des mots qui l'animent. Grand admirateur de Rousseau, il ressent sa présence hors du temps, retransmise par les seuls mots: "Ils sont là, près de moi, frais, massifs, tenaces et souverainement présents; les mots ne vieillissent pas, ils vivent plus longtemps que leur frêle émetteur. La chair passe, le verbe reste. Un des passages les plus poétiques du livre... 

   Reste la question de l'identité. Il est évident que l'on ne sort pas indemne d'une telle expérience. Agota Kristof, l'auteur du Grand cahier, traite le français de "langue ennemie" (L'Analphabète) car il tue à petit feu sa langue maternelle, le hongrois. Depuis longtemps, j'ai l'impression moi-même qu'en m'exprimant dans une langue ou une autre, je change de peau, d'identité en quelque sorte, que ce n'est pas la même personne qui s'exprime en hongrois, en français ou en russe... On peut légitimement se poser la question si entre toutes ces chaises, on ne se retrouve pas par terre, si on ne perd pas finalement l'essentiel?...

    Akira Mizubayashi cite Nancy Huston, une anglophone devenue écrivain francophone, après avoir succombé à un séjour linguistique: "L'acquisition d'une deuxième langue annule le caractère naturel de la langue d'origine  -  à partir de là, plus rien n'est donné d'office, ni dans l'une, ni dans l'autre; plus rien ne vous appartient d'origine, de droit et d'évidence." Je ne sais pas si vous saisissez l'aspect vertigineux de cette affirmation: c'est le sol qui se dérobe sous vos pieds, le socle de votre existence qui vacille...

   A. Mizubayashi développe cette idée pour y trouver la définition de son identité: "Le jour où je me suis emparé de la langue française, j'ai perdu le japonais pour toujours dans sa pureté originelle. (...) J'ai appris à parler comme un étranger dans ma propre langue. Mon errance entre les deux langues a commencé... Je ne suis donc ni japonais ni français. Je ne cesse finalement de me rendre étranger  à moi-même dans les deux langues, en allant et en revenant de l'une à l'autre, pour me sentir toujours décalé, hors de place. Mais justement, c'est de ce lieu écarté que j'accède à la parole: c'est de ce non-lieu que j'exprime tout mon amour du français, tout mon attachement au japonais. Je suis étranger ici et là et je demeure."

Akira Mizubayasi, Une langue venue d'ailleurs, éd. Gallimard  2011,  coll. "L'UN ET L'AUTRE" dir. J-B Pontalis

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Henning Mankell : "Les chaussures italiennes"

21 Mai 2011, 12:49pm

Publié par Flora

9782020944656 Encore un roman venu du froid! pour quelqu'un comme moi qui aime le soleil et la chaleur, deuxième séjour littéraire consécutif dans les neiges du Nord.

N'étant pas dévoreuse de polars (sans mépriser le genre, plutôt craignant l'addiction), je ne connaissais pas Mankell, père de l'inspecteur Wallander. Mon regard a donc été aussi innocent et vierge que les étendues glacées que j'ai découvertes dans ce roman.

Je sais peu de choses de l'auteur: il est né en 1948, il est le gendre de Bergman et il passe la moitié de l'année au Mozambique à diriger un théâtre. Selon ses mots, il a besoin de cet éloignement, "... d'avoir un pied dans la neige, l'autre dans le sable" pour que l'Afrique fasse de lui une personne meilleure, un meilleur Européen... Etrange, ce besoin qu'ont nos civilisations hyper-modernes, un peu déshumanisées, de se ressourcer au contact d'un monde qui, lui-même, aspire à cette modernité...

Fredrik Welin, 66 ans, chirurgien en retraite prématurée à la suite d'une faute professionnelle qu'il tente d'expier, vit retiré sur une île déserte de la Baltique, dans la maison branlante de ses grands-parents, en la seule compagnie d'un chat et d'un chien miteux et le facteur hypocondriaque en visite hebdomadaire... D'entrée, je tombe sur la phrase qui a toujours été ma devise: "Maintenant comme alors, je pense que le seul enjeu, pour un être vivant, est de ne pas lâcher prise. La vie est une branche fragile suspendue au-dessus d'un abîme. Je m'y cramponne tant que j'en ai la force. Puis, je tombe, comme les autres, et je ne sais pas ce qui m'attend." (Moi, j'ajouterais à titre personnel et momentané: le néant.)

Par -20°, il creuse un trou quotidiennement dans la glace: "Puis je me mets nu et je m'immerge. Ca fait mal, mais à peine suis-je ressorti de là que le froid se transforme en chaleur intense. Je descends dans mon trou noir pour sentir que je suis encore en vie. Après le bain, c'est comme si la solitude refluait un peu."

Sa solitude bien rodée subit un bouleversement définitif avec l'apparition sur la neige de Harriet, une femme qu'il avait aimée, et abandonnée sans prévenir quarante ans plus tôt. Elle refait irruption dans la vie de Welin, mourante, en phase terminale d'un cancer généralisé, pour lui demander de tenir une vieille promesse. A partir de ce moment, la fuite en avant illusoire cesse, les événements successifs et inattendus font que la forteresse de Welin cède pierre après pierre, et il doit faire face à sa "lâcheté /qui/ a toujours été une fidèle compagne de /s/a vie." On peut même dire que c'est à partir de ce moment que sa vie commence vraiment, avec des soucis et des peines assumés mais avec des moments de plénitude aussi.

C'est un livre qui fait du bien. Sa petite musique résonne longtemps dans le lecteur. J'ai aimé l'écriture lente et en apparence économe en effets émotionnels, derrière laquelle se dissimule un Fredrik Welin vulnérable. Malgré quelques longueurs qui le font parfois tourner en rond, nous accompagnons le narrateur dans sa recherche de paix intérieure: "J'ai fait le tour  de mon île. Les oiseaux migrateurs survolaient la mer. C'était comme l'avait écrit Harriet. Nous étions arrivés jusque là. Pas plus loin. Mais jusque là."

Et ce n'est déjà pas rien.  

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Les mots de autres : "Sukkwan Island" de David Vann

26 Avril 2011, 12:30pm

Publié par Flora

david-vann-sukkwan-island-M32115.jpg Je viens de terminer la lecture d'un roman qui m'a laissée en apnée. Il conviendra parfaitement à l'inauguration d'une nouvelle rubrique de ce blog qui s'efforce tout de même à un peu de cohérence dans l'éclectisme...

   Sukkwan Island de David Vann. Un titre évoquant le Grand Nord, le froid et la neige qui durent... A priori, tout ce qui me rebute! Je n'ai pas été déçue du choc tellurique...

   Editions Gallmeister. Petite maison spécialisée dans la littérature américaine des grands espaces, du souffle à pleins poumons, bien loin d'un nombrilisme auto-fictionnel ou des histoires à la légèreté et à la consistance d'une bulle de savon dont le souvenir même s'évapore au lendemain d'avoir fermé le livre.

   Prix Médicis Étranger 2010. Tiens, tiens: prometteur! Qui est donc ce David Vann? Il est né en 1966, en Alaska. C'est son premier roman. Je ne veux pas en savoir plus, avant de terminer le roman.

   Un extrait du début:

   ..." La suite devint trop compliquée à raconter. Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d'argent, d'impôts, et tout est parti en vrille. 

   Tu crois que tout est parti en vrille quand tu t'es marié avec Maman?

   Son père le dévisagea d'un oeil qui prouva à Roy qu'il était allé trop loin. Non, c'est parti en vrille un peu avant, je crois. Mais difficile à dire quand."

Tête-à-tête entre un père et son fils de 13 ans dans une île sauvage et inaccessible au sud de l'Alaska. Le père a le projet d'y passer l'année en compagnie de son fils: retour à la nature, à l'authenticité, espoir de retrouver ce fils perdu de vue et surtout, de se retrouver soi-même. Un père dans l'errance et l'immaturité, déstabilisant pour l'adolescent qui, au lieu d'avoir un père-repère, doit servir d'appui à l'adulte inconscient du poids que cela représente. Dialogues, monologues se mêlent au récit de la vie dure, aux descriptions de la beauté sauvage et impitoyable de la nature, caisse de résonance de l'âme humaine... Tout cela crée un suspens sourd et insoutenable qui nous mène au drame inexorable, tel le destin qui avance pour boucler la boucle...

   David Vann dédie son roman à son père, James Vann, dentiste, père instable et immature qui s'est suicidé à 40 ans... Un autre élément à méditer pour tous les génies méconnus, en attente et en herbe: pendant dix ans, aucun éditeur ne voulait de ce roman avant qu'il n'entame sa marche triomphale et son auteur sa renommée du "romancier américain que l'on attendait"..

      

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André Lorant: Le perroquet de Budapest

23 Mars 2009, 18:37pm

Publié par Flora

   Je viens de terminer la lecture du livre autobiographique de André Lorant, éminent universitaire, spécialiste de Balzac. Le perroquet de Budapest, paru en 2002 aux éditions Vivane Hamy m'a intéressée d'abord en sa qualité de témoignage d'un déraciné sur le travail "d'archéologie scripturaire" accompli à la recherche de son passé (j'ai été très contente de retrouver la métaphore de plongée archéologique que j'avais utilisée dans un de mes chapitres). A part cette tentation, à peu près tout nous sépare. De presque vingt ans mon aîné, il n'a pas vécu la même époque. Mais il n'y a pas que cela : juif converti par précaution, obligé pourtant de porter l'étoile jaune pendant la guerre, caché de la déportation, il subit une autre humiliation par le nouveau régime. Descendant de la grande bourgeoisie de la capitale, non seulement il perd sa fortune et ses privilèges, mais ces derniers se retournent contre lui en stigmates honteux. Il quitte le pays en 1956 pour Paris.
   Il m'a intéressée aussi pour essayer de savoir à quel point on peut adopter une nouvelle langue (ou être adopté par elle) jusqu'à ne plus pouvoir déceler le moindre frémissement subliminal de la langue d'origine. Il est vrai que les nounous françaises de son enfance lui facilitent grandement la tâche et ses études littéraires l'y aident également. Il écrit un beau français parfait et sensible, composé tel un morceau de musique  -  musique qui ne cesse de parcourir et de teinter son texte  -  et je finis par me demander si le hongrois joue véritablement le rôle de la langue maternelle dans son enfance, dans sa vie. Il a le sentiment  -  avec quelques bonnes raisons  -  d'être rejeté deux fois par le pays qu'il rejette à son tour. Quarante ans plus tard, il y revient à la recherche de son passé, pour tenter de renouer le fil rouge cassé. " La réalité de là-bas, je ne l'ai comprise qu'ici, et je ne peux formuler qu'en français la charge affective dont sont investis les événements majeurs de mes années de jeunesse. Je me sens détaché de la langue magyare, alors que j'ai vécu ces événements en hongrois." Ces phrases m'inspirent de terribles réflexions. Je rédige instinctivement mes notes en français : j'ai l'impression que la distance prise avec ma langue maternelle (avec la mère ? disait mon amie Monia) libère ma parole.
   Par ailleurs, un abîme nous sépare. Son délicat et somptueux cocon bourgeois, attaqué par des "hordes sauvages" communistes, composées en partie de gens semblables à mes ancêtres démunis... Lui, même dépouillé de ses privilèges, n'atteint pas, et de loin, le degré de leur misère... Ils ne lui inspirent que dégoût craintif et distant, sinon condescendance paternaliste à l'égard de quelques serviteurs méritants...


la suite suivra...

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