Oeuvre de Gilbert * L'ancêtre
[...] Il se pourrait que le mouvement se bloque au quart de son parcours, à l'endroit plus fragile déchiré d'une fenêtre
carrée où s'introduit, grotesque, un trente et un. Il se pourrait qu'il accélère, pris d'une soudaine folie, caprice giratoire où trois aiguilles se lancent dans une course éperdue, devenant
invisibles. Rien de tout cela ne se produit. La ligne saccadée continue de descendre, glisse devant le six inversé, un bâton, une pointe, avant de reprendre l'ascension, de redresser les
nombres.
Simon fait maintenant son âge, le crâne privé de sufisamment de cheveux, le visage balafré de sufisamment de rides pour qu'on néglige son regard perdu et sa rigidité. Lorsque les
portes se sont ouvertes, Nathalie l'attendait, vieille dame en chignon et costume empesé. Sans un mot, elle l'a installé dans un nouveau domicile, aux murs un peu moins blancs, aux meubles plus
nombreux. Elle lui a offert le cadeau circulaire, cadran, chiffres romains, tic-tac métallique, le réveil de Karine ou son imitation parfaite.
Il le place à la hauteur de l'estomac, le maintient de ses deux mains, se recroqueville autour de lui, toujours dans le même coin de la pièce, aussi loin de la fenêtre que de la
porte, pour ne pas craindre la lumière crue, l'intrusion des porteuses de plateaux, de balais, de seringues, êtres au regard méfiant, aux gestes retenus, ombres muettes qui se ressemblent
toutes, vêtues de blanc, les femmes de sa vie. Dès qu'il baisse les yeux, un mouvement l'entraîne, le décor se modifie, le carrelage fait place à un parquet luisant dont chaque reflet est
familier. Dans la pièce aux rideaux inertes, bourdonne un moustique qui ne s'est pas encore posé sur le plafond.
Deux fois par jour, le disque blanc retrouve son apparence idéale, celle qu'il avait dans la grande demeure, parmi les poupées colorées, deux fois seulement, instants à guetter avec
patience, à distendre jusqu'à l'infini. Le quatre n'est qu'effleuré, le neuf rayé par la marque plus longue et la flèche s'arrête un peu avant le onze. Les images cachées se remettent à
vivre. C'est l'heure où la poitrine s'assagit, où bras et jambes refusent de battre, où les veines saillent sur le front de Karine. C'est l'heure où le silence n'est rompu que par le battement du
temps, où les parents, dans l'ouverture de la porte, le félicitent de son geste par un sourire et un dernier crachat sur la petite garce.
extrait et fin de la nouvelle "L'ancêtre" in Petites tombes en viager, éditions Quorum, 1998
Ce texte ne cesse de me stupéfier, intact à chaque lecture. Il m'a inspiré une peinture, une des rares dont je ne suis pas mécontente...