Gilbert * Oeuvres
"...La promenade date de 1821, quand j'habitais encore Milan ou la Turquie déjà. Une rapide soustraction m'accorde trente-huit ans. Mathilde va naître
dans un siècle, Mathilde ou plutôt R., sans croix sous l'initiale, juste une étoile comme au plafond de la Vallée des Rois. La promenade... Arrivé sur la côte en bateau, j'ai marché longtemps,
ainsi qu'il faut le faire pour s'imprégner d'un paysage. Le chemin pentu se couvre d'un peu de neige, site désert et silencieux. Très haut dans le ciel bleu, un aigle rôde. Pour l'instant, je
préfère laisser à ma gauche les vestiges de la cité, ne pas me diriger vers le théâtre qui d'ordinaire m'attire le premier. Le sentier me conduit jusqu'à la nécropole de Thermessos, vers les
centaines de sarcophages, de mausolées aux pierres brisées dans les séismes, éventrés, retournés, fouillés par les racines. Ils sont inoccupés. Ici, nulle momie pour me singer. Rien que du
vide.
Il n'est pas venu aujourd'hui et je m'inquiète, tant nos rencontres paraissaient immuables. Je suis resté des heures devant la fenêtre, les reins bloqués, le dos courbé, le nez collé
aux gouttes d'eau sur la vitre. Le temps est au crachin, une pluie morne, étriquée, comme mon existence. Au carrefour, l'enseigne rouge clignote dans la grisaille. Ne manquent que les fumées de
lignite pour me ramener à Istanbul, dans des quartiers rongés par les pluies aigres, très loin des minarets et des mosquées dessinées par Sinan, très loin d'Aya Sofya repeinte en rose. Dans
les ruelles de Cihangir, les chevilles se tordent sur les pavés disjoints, éclaboussées par les dolmus, ces hannetons rayés de jaune. L'enseigne rouge clignote dans la grisaille. Trop de lumière
encore...
Depuis quelques semaines, je me perds dans le labyrinthe des dates, dans le faisceau des lieux, et il me laisse seul devant la cheminée éteinte, avec mon tisonnier rouillé. La rue
des Vieux-Jésuites se noie dans le brouillard, un brouillard rouge et noir venu de Cihangir. La place Grenette est effacée, les arbres déracinés. L'esprit refuse de rajeunir, de remonter les deux
cents ans. Têtu, il en revient toujours au 5 juillet 43."...
extrait de "La Momie" in Petites tombes en viager, éditions Quorum, 1998