Le blog de Flora

Gilbert * Oeuvres

27 Juillet 2008, 01:05am

Publié par Flora


"...
La promenade date de 1821, quand j'habitais encore Milan ou la Turquie déjà. Une rapide soustraction m'accorde trente-huit ans. Mathilde va naître dans un siècle, Mathilde ou plutôt R., sans croix sous l'initiale, juste une étoile comme au plafond de la Vallée des Rois. La promenade... Arrivé sur la côte en bateau, j'ai marché longtemps, ainsi qu'il faut le faire pour s'imprégner d'un paysage. Le chemin pentu se couvre d'un peu de neige, site désert et silencieux. Très haut dans le ciel bleu, un aigle rôde. Pour l'instant, je préfère laisser à ma gauche les vestiges de la cité, ne pas me diriger vers le théâtre qui d'ordinaire m'attire le premier. Le sentier me conduit jusqu'à la nécropole de Thermessos, vers les centaines de sarcophages, de mausolées aux pierres brisées dans les séismes, éventrés, retournés, fouillés par les racines. Ils sont inoccupés. Ici, nulle momie pour me singer. Rien que du vide.
   Il n'est pas venu aujourd'hui et je m'inquiète, tant nos rencontres paraissaient immuables. Je suis resté des heures devant la fenêtre, les reins bloqués, le dos courbé, le nez collé aux gouttes d'eau sur la vitre. Le temps est au crachin, une pluie morne, étriquée, comme mon existence. Au carrefour, l'enseigne rouge clignote dans la grisaille. Ne manquent que les fumées de lignite pour me ramener à Istanbul, dans des quartiers rongés par les pluies aigres, très loin des minarets et des mosquées dessinées par Sinan, très loin d'Aya Sofya repeinte en rose. Dans les ruelles de Cihangir, les chevilles se tordent sur les pavés disjoints, éclaboussées par les dolmus, ces hannetons rayés de jaune. L'enseigne rouge clignote dans la grisaille. Trop de lumière encore...
   Depuis quelques semaines, je me perds dans le labyrinthe des dates, dans le faisceau des lieux, et il me laisse seul devant la cheminée éteinte, avec mon tisonnier rouillé. La rue des Vieux-Jésuites se noie dans le brouillard, un brouillard rouge et noir venu de Cihangir. La place Grenette est effacée, les arbres déracinés. L'esprit refuse de rajeunir, de remonter les deux cents ans. Têtu, il en revient toujours au 5 juillet 43."... 


extrait de "La Momie"  in Petites tombes en viager, éditions Quorum, 1998

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F
Cette longue nouvelle est en fait sa préférée, extrêmement complexe et ce petit extrait ne peut absolument refléter sa complexité. La beauté du style y est mais pour le reste, il faut lire le tout. Je me rappelle qu'elle a été lue devant les étudiants de la fac d'Orléans. Gilbert craignait les lasser : ils écoutaient bouche bée, retenant leur souffle. Ca m'a fait très plaisir.
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L
Gilbert se promène :nostalgie des chemins<br /> à méandres!
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