Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 1.
Bouddha de pierre, immobile pour mille ans, je me rengorge dans
la stupidité de mon sourire. Elise me sculpte avec ardeur. Elle se croit Pygmalion. Elle n'est que Botero, moulant des chairs replètes
auprès desquelles les baigneuses de Renoir ont la maigreur livide d'un beau cancer du foie. Elle me trouve du talent. Je n'ai pas de chance.
Une main. La gauche. Tranchée. Paume vers le sol. Une main ambiguë, insolite, masculine par l'ampleur de l'articulation des doigts, par les veines qui saillent, féminine par sa
ligne élancée, ses ongles manucurés poussant le raffinement jusqu'à offrir au photographe des lunules harmonieuses, toutes de même taille. La chair est pâle, presque blafarde, formant contraste
avec les pierres du ballast et la noirceur des poils disposés en oblique par le peigne qui ne me quitte jamais. L'alliance, point névralgique, accroche la lumière, aux deux tiers vers la droite,
vers le haut.
J'ai choisi l'angle qui escamote la plaie, qui la repousse à l'ombre, accordant aux caillots du poignet une apparence de grumeaux, de nodules flottant sur une masse grise. Les
cris n'apparaissent pas, ni les râles des mourants, l'effervescence des sauveteurs, le mordant de la scie, l'odeur tiède du mazout. Un pompier a vomi sur une traverse voisine, près d'un crâne
éclaté, vidé de sa substance qui commence à sécher, à se peupler d'insectes. Ces scories sont absentes du cliché. Mes cadavres d'alors ont la décence de ne pas se répandre.
Photographie lointaine. Photographie d'avant Elise. Entouré de coussins, je me gave de caramels et de rochers Suchard. Je nage dans une passivité douillette, le bec sucré, les
yeux fermés. Ce matin, je lui ai offert un pot de chrysanthèmes. Il y a un an, Elise devait mourir. Une voiture réduite à la moitié de sa longueur. Dans la ferraille tordue, son visage épanoui.
Les pompiers découpent la tôle pour la délivrer et pour extraire les restes comprimer de son mari. Expédié par la feuille de chou qui m'a embauché à l'essai, je compose un de ces clichés qu'ils
s'acharnent à dénigrer :
"On veut du factuel, pas de l'esthétique. On ne voit rien sur tes photos. Les personnages sont mal cadrés. Manque toujours un morceau..."
Elise est du même avis. Rescapée séduisante, elle prend la pose devant mon objectif, dans le vacarme de la trancheuse et des badauds, le décapité en arrière-plan, adroitement
maquillée d'un sang qui n'était pas le sien. Le résultat se montre à la hauteur de son abnégation : quatre colonnes en première page, une photo reprise par la presse nationale. [...]
La nouvelle est tirée du recueil Ennemis très chers, publié par l'édition Manuscrit en 2001. J'ai décidé de la publier ici en son
intégralité, tellement il me semble cruel et incompréhensible de la réduire à n'importe lequel de ses extraits.
