Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * "De sinusite en vésicule biliaire"

23 Août 2008, 00:33am

Publié par Flora

[...] Paulette avait tellement confiance en lui depuis quarante-six ans... Comment se serait-elle douté ? S'il avait avoué son désir effréné d'aller au cinéma, elle ne l'aurait pas cru. Jamais il n'en avait manifesté l'envie et l'on ne change pas ses habitudes à deux doigts de la mort. Toujours, ils avaient partagé les mêmes activités, les promenades à bicyclette dans la campagne pour recueillir les plantes, les piétinements plus tardifs dans les trente mètres carrés  du jardin, horizon rétréci par l'âge, les rhumatismes.
   Entre eux, dès les premières semaines, les tâches avaient été réparties jusqu'au moindre détail : les deux baguettes de pain que Fernand rapportait dès l'ouverture  de la boulangerie, l'ordre dans lequel se nettoyaient les pièces de la maison, le bain hebdomadaire du vendredi, l'amour du mercredi, les cheveux coupés chaque deuxième lundi du mois. Tout avait basculé lors de la première opération de Paulette, celle de la vésicule biliaire. Abandonné à lui-même, Fernand découvrit les charmes du désordre, de la grasse matinée, des horaires incertains. A la sortie de l'hôpital, il se laissa entraîner par un titre sur une affiche
: Chronique d'une Mort annoncée. 
   Le lendemain puis tous les jours de la semaine, il retourna voir le même film, enchaîna les séances, deux, trois, l'après-midi, le soir. Son attention se concentrait sur la couleur d'une robe, le sillon d'une ride, les courbes d'un nuage, d'un rideau, les angles d'une cheminée. Il aurait été incapable de résumer l'histoire, ni même de situer les personnages, mais il pouvait surprendre le plus féru des cinéphiles en décrivant une paire de chaussures, un parapluie servant d'ombrelle, le crucifix pendu au cou de l'assassin, la forme des dentelles sur les balustres de l'église. Lorsqu'il rentrait chez lui, par une alchimie dont il n'était pas conscient, les peaux, les ombres, quelques sons, le coin d'un ciel trop bleu, tous les objets saisis par sa mémoire s'organisaient pour recréer un univers qui n'avait rien à voir avec Paulette.
   Malheureusement, les suites opératoires furent favorables, les biopsies ne révélèrent aucun cancer. La malade fut autorisée à réintégrer sa maison, encore fragile mais vigilante à tout ce qui troublait l'ordre établi. Il fallut ranger, brosser, épousseter, lessiver, retrouver la rigueur, la ponctualité. Après le déjeuner, la vaisselle rangée, l'herbier prenait place sur la table de la cuisine, ainsi que tout le matériel, les colles, les pinces, les encres, les ciseaux, les plaques de bois et les buvards entre lesquels séchaient les plantes. Fernand recopiait des noms latins, appliquait sur les pages des cadavres de fleurs. Inévitablement, elle lui reprochait d'endommager une pétale, de courber une tige. Il se souvenait que c'était l'heure de la première séance. [...]

Gilbert Millet : "De sinusite en vésicule biliaire" , extrait, in Ennemis très chers,  Manuscrit, 2001

Commenter cet article
M
Rien que le titre me fait rire: eh oui! Les habitudes de vie commune nous empoisonne-t-elles? Entravent-elles notre liberté et notre individualité? Nous renfermons tant de petits secrets impartagés!
Répondre
F
<br /> C'est un vieux couple de voisins qui l'a inspiré pour écrire la nouvelle à la fin inéluctable... sans qu'aucun détail ne soit exact, tous ceux qui les ont connus les reconnaissent. Cette<br /> drôlerie mêlée au tragique me plaît beaucoup!<br /> <br /> <br />
F
Mes ambitions sont largement dépassées avec tes commentaires si sympathiques! N'est-ce pas pour que les textes de Gilbert prennent leur revanche sur sa mort surtout que j'ai ouvert ce blog... Pour mes "Bribes...", c'est du pur plaisir que je m'offre, un petit bonus de récompense!
Répondre
L
je me régale avec ces bouts d'écriture justement vus ..entre tes bribes de mémoires<br /> si visuels!et les images fortes de Gilbert<br /> j'ai mes doses de visions...
Répondre
F
merci de tes mots pour lui, José. J'ai au moins l'illusion de faire quelques rappels tant que je suis vivante... Après, "on verra" comme disent les aveugles...Chacun réagit avec son tempérament, toi, avec tes colères, moi, avec mon épicurisme minuscule mais indécrottable...
Répondre
J
Je me souvenais de ce texte. Merci Rosza pour ces extraits qui montrent à quel point Gilbert avait l'art du minimalisme. Peu de mots pour dire des choses fortes. C'est ce que je recherche en poésie et je sais combien c'est difficile. Quant au fond, je m'y retrouve pleinement. J'ai toujours détesté la ligne droite. Je l'ai payer très cher, mais il m'est impossible d'être un autre...d'où mes colères.
Répondre