Brouillon * microfiction
De temps en temps, il faut bien se jeter à l'eau. Profonde. Sortir dans la rue, tête baissée, à quelque distance des passants, en évitant de les frôler. Ce serait indécent. Quelqu'un d'aussi bancal devrait se cacher pour ménager le regard des gens bien comme il faut.
Parfois, on croit se souvenir du moment violent de son passage du milieu doux et aquatique à l'air libre, déchirant les poumons. Projeté dans le monde des normaux qui ont tout, bien formaté. Selon les modèles instaurés par eux.
On passe son temps à essayer de se frayer un petit chemin. Un minuscule sentier, aussi tortueux qu'il soit mais qui avance quand-même.
Puis la rencontre. L'autre, son double, son image dans la glace. D'habitude, on n'aime pas son reflet, familier, on éprouve pour lui, tout au plus, de la miséricorde. Cela aide à se supporter. Mais un double en chair et en os, avec un regard qui entrouvre soudain les portes du monde.
Dans la bulle de l'intimité. Verrouillée de toute part. Dans la bulle, avec son pareil. On peut se regarder, se toucher, sans crainte, sans retenue. Avancer dans cette prudente exploration avec précaution. Puis s'y jeter comme on se jette du haut d'une falaise. A la vie, à la mort. Pas de repli possible, pas de chemin de retour.
Le médecin a dit: "Vivre, c'est possible, mais en couple, sans parler d'enfant, ça posera problème. Pour ne pas dire impossible, faut pas rêver..." Même pas rêver.
A partir d'aujourd'hui, les rêves jusqu'alors étouffés dans l'oeuf, éclosent. Les interdits tombent, dans la tête et au dehors. Cela donne le tournis. Les stigmates visibles et honteux de la différence deviennent attendrissants, on peut même les caresser. L'autre prend en charge la moitié de la misère de l'existence. Ce brouillon qu'était la vie prend sa forme définitive, mis au propre, sans rature.
© Rozsa Tatar
tableau: La visite, huile, R. T. 1993