Le blog de Flora

memoires

Bribes de mémoire 24. Gènes et parachutes dorés

23 Janvier 2009, 18:53pm

Publié par Flora

   
   Je sens que le chapitre précédent demande quelques approfondissements. Le dernier paragraphe, en particulier, suggère que j'ai reçu en bagage une bulle protectrice, en quelque sorte, contre tous les malheurs du monde. Que j'en aurais été jusqu'ici épargnée. Je suis la seule et la mieux placée pour savoir qu'il n'en est rien et ce, depuis les commencements...
   Je vais plutôt vous parler de mes "parachutes dorés"... Les neuroscientifiques découvrent avec de plus en plus de précisions que l'héritage génétique joue pour 50% dans la formation de notre tempérament, pour 10% ce sont des facteurs externes et les 40% restant dépendrait de notre façon d'agir pour augmenter ce "capital bonheur". Retenons les deux principaux neuromédiateurs qui assurent la transmission entre les neurones : la dopamine comme stimulateur et la sérotonine comme antidépresseur naturel. Or, le transport de ces dernières est assuré par des protéines dont la longueur est façonnée par les gènes : cela voudrait dire que si nous sommes de "gros transporteurs" par nos gènes, nous serons mieux armés pour supporter les malheurs (et non pas en être épargnés). Cependant, notre cerveau ne se contente pas de gérer cet héritage génétique, il continue à se façonner sous l'influence des événements de notre existence qui dépendent, en partie, de notre environnement mais aussi de nos choix.
    Après cette digression un peu savante que j'ai empruntée essentiellement à Boris Cyrulnik, je reviens à ce que je nommais initiation à l'émerveillement au monde. J'en ai pris conscience surtout depuis ces incursions dans le passé vers mes fantômes et je pourrais multiplier les souvenirs de cette transmission-là. Je revois mon père lorsqu'il ramène les premières pastèques de l'été : il descend de sa bicyclette et fier, avec le sourire d'une promesse d'enchantement, il ouvre son sac et en extirpe l'énorme globe vert foncé qui sonne "mûr" lorsqu'on y frappe avec le médiane recourbé comme à la porte du bonheur. Il faut ce sourire plein d'augures de mystère à dévoiler : regardez ce que je vous apporte et goûtez-moi ça ! Vous allez voir ce que vous allez voir ! Et c'est ainsi avec la cervelle du poulet du dimanche lorsqu'il coupe en deux le crâne qui a mijoté dans la soupe dorée : moitié pour mon frère, moitié pour moi, et ainsi introduit, le rituel nous donne effectivement la sensation de devenir plus intelligents... et de goûter une des choses les plus rares et les plus succulentes du monde...


la suite suivra...
   

  

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Bribes de mémoire 23. Le sens du passé

14 Janvier 2009, 11:19am

Publié par Flora

  
   Il n'y a pas longtemps, quelqu'un m'a dit : n'est-ce pas réjouissant de se promener ainsi dans le passé ? Ce n'est pas vraiment ce que je ressens... J'ai souvent employé les mots "apnée", "suffocant", "douloureux"  et ce, malgré mon sentiment maintes fois affirmé d'une enfance heureuse. D'où viennent ces sensations contradictoires ?
   Pour moi, ces plongées dans le passé servent essentiellement à mieux comprendre le présent. Je me méfie beaucoup de la nostalgie qui signifie, à mon sens, un malaise du présent et un refus de l'avenir. Rien de plus déprimant qu'un rassemblement "d'anciens combattants" aigris qui évoquent les bons vieux temps où tout était forcément mieux et qui dénigrent le présent dont il se sentent exclus ! Or, je voudrais me sentir bien ancrée dans mon époque et me tourner résolument vers l'avenir, être acteur du moins de mon destin, autant que possible. Me sentir concernée de ce qui se passe, en bien ou en mal, au lieu de me réfugier dans un passé sécurisant qui a conservé intacte l'image de ma jeunesse intrépide...
   Le retour vers le passé signifie fatalement inventaire, bilan. Je ne raffole pas des bilans : je redoute qu'ils ne puissent être négatifs, du moins en partie. Mon épicurisme instinctif me déconseille les regrets inutiles des choses que l'on ne peut de toute façon pas changer.

   Tout cela ne veut nullement dire que je renie le passé. C'est une mine d'or d'enseignements qui servent pour mieux s'orienter dans son présent et dans son avenir, à condition, bien sûr, d'en tirer "la substantifique moelle"...

   La plupart des gens que j'évoque sont morts. Je me promène dans un monde de fantômes que je deviendrai moi-même un jour. Ils vivent dans la mémoire de quelques personnes et ils sont appelés à s'effacer fatalement un jour, pour rejoindre le long cortège des milliards d'humains depuis la nuit des temps... Puis-je me donner l'illusion de les ressusciter un instant ? Ils sont un peu moi, ils m'ont construite, non seulement en me léguant une partie de leurs gènes mais aussi les moments que nous avons partagés.

   Et c'est là que j'en arrive à l'essentiel : plus importante que l'aisance matérielle, ils m'ont donné la capacité de l'émerveillement au monde. J'ai lu quelque part une constatation que je pressentais intuitivement : il faut être doué pour le bonheur. C'est cette initiation-là que j'ai reçue dans mon enfance.
  

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Bribes de mémoire 22. Des hivers véritables

8 Janvier 2009, 19:33pm

Publié par Flora

   Le froid inhabituel mais somme toute normal pour la saison me ramène inéluctablement vers ce passé qui m'invite depuis ces derniers mois à des plongées vertigineuses et parfois suffocantes. J'ai des souvenirs aigus de froid pénétrant, de ciel de plomb qui touche terre, des glaçons démesurés qui pendent des gouttières et de la neige, épaisse couverture qui craque sous les semelles et qui persiste durant de longs mois. Cela signifie qu'il faut manier le balai à neige, fabriqué maison de longues branches souples, débarrasser le trottoir avant le gel, le saupoudrer de cendres ou de sable pour que les gens ne glissent pas et ceci, avant l'aube et même plusieurs fois par jour, au fin fond de l'hiver. On laisse sortir les poules, frileuses, et on brise la glace sur leur récipient à boire. Pour se dégourdir les pattes, le chien quitte un instant sa niche agrémentée d'un vieux manteau. Il doit compter également sur sa fourrure épaissie pour la saison, car il n'est pas question de l'installer dans la maison : d'ailleurs, sa fierté de vrai chien rustique s'en offusquerait. Les chats ont aussi leurs refuges secrets qu'ils ne quittent qu'à l'appel de la gamelle.
   Mon père nous confectionne une luge et même une pente artificielle avec de la neige entassée et façonnée à la pelle : ce n'est pas le Val d'Isère mais nous nous régalons et passons des heures dehors, à moins 15°, oxygénés à l'air qui coupe comme un couteau tranchant. En rentrant, les joues roses, les adultes nous réchauffent pieds et mains endoloris au creux de leurs paumes chaudes.
   Quelques années plus tard, je fais connaissance avec le vrai hiver. Étudiante à Moscou pour un an, je vois la neige tomber au début de novembre pour ne la voir fondre qu'au début de mai ! Plus d'un mètre d'épaisseur glacée de couches successives qui font disparaître les bancs des squares et les parapets de la rivière Moskova. On marche au-dessus ! Les trottoirs - non sablés - sont de véritables patinoires et les piétons tombent comme des mouches. Par bonheur, nous sommes tellement emmitouflés que nous ne nous faisons pas mal. Suivant les coutumes locales, nous emportons nos escarpins dans des sacs en plastique et nous remplaçons nos bottes enneigées dans les vestiaires des théâtres pour nous sentir aussi légères  que les cygnes sur la scène...
   Il me reste, en particulier, cette image insolite : avec nos amis burundais, étudiants encore plus dépaysés par moins de 30°, équipés à la hâte de manteaux d'hiver et de chapkas en fourrure qu'ils portaient maladroitement sur des corps nonchalants habitués à la chaleur des tropiques, nous faisons une bataille de boules de neige dans le square, en noir et blanc...
 

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Bribes de mémoire 21. Ma tante (3)

13 Décembre 2008, 12:14pm

Publié par Flora

    La guerre froide dure plus d'un an. Le gendre, pétri de remords et de honte, présente et réitère ses excuses les plus plates. Ma tante reste de marbre. Un marbre cependant fissuré : pendant quelques mois, les ondes du choc perdurent, avec des tremblements, des pleurs incessants et une vie irrespirable sous le toit familial. Ma tante est comme ratatinée sous le coup de son univers ébranlé : une telle ingratitude est-elle possible ? Soudainement, elle s'affaisse, son visage lisse se ride comme un fruit déshydraté. Sa fille travaille encore et, prise entre deux feux, elle part et rentre à la maison  la boule à l'estomac. Le gendre ne se porte pas mieux : essuyant le refus glacial du pardon de ma tante, devenu transparent aux yeux de celle-ci, il dépérit de ce tête-à-tête muet et méprisant et finit par mourir d'un arrêt cardiaque. Le destin semble se déchaîner sur la maison qui perd son aspect de ruche joyeuse qu'elle gardait depuis des décennies.
   Des voix accusatrices murmurent aux oreilles de ma tante le prix de son intransigeance. Elle finit par se poser une petite question. Mais le mieux encore c'est de remettre la réponse aux compétences célestes : elle part pour le confessionnal. Au retour, elle nous raconte, triomphante : "J'ai dit au bon Dieu : Seigneur, si je suis responsable, fais que je sois frappée par ta foudre, là, tout de suite ; et comme rien ne s'est passé, j'ai ma conscience tranquille désormais !" Et ses tremblements cessent sur le champ, elle retrouve le sourire.
   Ma tante a sa fille pour elle seule maintenant et la maison devient de plus en plus grande. Elles font des projets pour les années à venir : ma cousine va bientôt prendre sa retraite de directrice d'école et, très habile de ses mains, elle fabriquera des vêtements, des tissages et des tricots pour lesquels la matière première s'accumule dans les placards. Ma tante est une habituée des marchés depuis des années : n'ayant pas de retraite, elle vend des graines de tournesol, de potiron grillées et du pop-corn préparés la nuit qui précède le jour du marché. Sa gaieté attire des clients fidèles depuis le déluge. Elle et sa fille ouvriront peut-être même une boutique...
   Le cancer de ma cousine est découvert en août et on l'enterre six mois après, des souffrances inouïes séparant les deux dates. Ma tante s'occupe d'elle entièrement, avec une tendresse et un dévouement sans comparaison. Ma cousine redevient son bébé sans défense qu'elle va perdre à son tour. Elles sont, toutes les deux, admirables de dignité.
   Ma tante survivra à sa fille de quelques années, pour sa petite-fille et pour ses arrières petits-fils. Mais la flamme vacille et ne tardera pas à s'éteindre, laissant son souvenir profondément imprégné en moi.
 la suite suivra...  

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Bribes de mémoire 20. Ma tante (2)

5 Décembre 2008, 00:32am

Publié par Flora

  
  Je regarde, pensive, cette photo prise dans les années soixante-dix, lors de retrouvailles estivales : sur les douze personnes souriant du plaisir d'être une fois de plus réunies, au bout d'un an et malgré la distance et les frontières à l'époque difficilement franchissables, la moitié manque aujourd'hui à l'appel. Nos sourires ne laissent pas pressentir les tragédies et les deuils à venir. Quelle chance d'être privés de cette prescience !...

   Nous sommes dans le jardin de chez ma tante, parmi ses célèbres géraniums. Son côté "mère-poule" est comblé : toute sa maisonnée est là, y compris son frère et la famille de celui-ci. Ma tante a une fille unique car la petite soeur est emportée par une maladie aujourd'hui enrayée : la diphtérie. Dans un premier temps, le gendre, avec ses manières de "rat des villes" fait sourire d'indulgence les "rats des champs" qui l'accueillent : il n'a pas le même accent, il a des "manières"; il roule ses cigarettes et manucure ses ongles, exige des serviettes à table. Peu importe; la fille, institutrice, sort déjà des rangs. Après quelques brèves tentatives d'indépendance, elle regagne le bercail avec son mari : il y a de la place et ma tante ne demande que ça! Elle est dévouée à l'extrême et c'est sa façon de se rendre indispensable. Tel un chef d'orchestre, elle organise la vie de la maison. Son mari, souffreteux depuis la guerre est couvé comme un enfant : elle lui épargne le moindre effort et du coup, il est à la merci du plus innocent courant d'air. Je le vois, coincé près du poêle, avec gilet en peau de mouton et casquette, à l'abri d'un hypothétique refroidissement, n'ayant droit qu'à l'eau préalabrement tiédie et à sa cuillère à soupe réchauffée. Ma tante est la risée de mon père mais elle avale sans broncher toutes les remarques moqueuses venant de son "petit frère".
   Fatalement, son mari tombe gravement malade et il est hospitalisé avec une embolie pulmonaire. Il refuse de prendre les médicaments des mains des infirmières, il attend les visites de "Mère". Il ne ressortira pas de l'hôpital et ma tante reste longtemps inconsolable.
   Sous les apparences d'une vie paisible, un volcan entre en éruption. Le gendre prend sa retraite et se retrouve à la maison à longueur de journées, nez à nez avec sa belle-mère, dévouée jusqu'à l'étouffement. Et justement! Un beau jour, son courage dopé par quelques gorgées d'eau-de-vie maison, il vide son sac des décennies de rancoeurs aigries et tente d'étrangler la vieille femme... Elle est sauvée in extremis mais une profonde fracture s'opère dans la famille et préfigure sa lente décomposition...

la suite suivra...
 

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Bribes de mémoire 19. Ma tante (1)

26 Novembre 2008, 14:17pm

Publié par Flora

  Il y a des personnes qui occupent des places démesurées dans votre décor, d'autres passent sur la pointe des pieds, discrètement, au risque de s'effacer de votre mémoire avant l'heure. Les premières monopolisent les sillons profonds, leur image surgit immédiatement, avec leur voix, leur rire le plus souvent.

  Une des figures les plus pittoresques de plus de cinquante années de mon existence est ma tante, la soeur unique de mon père. Elle est une branche évidente de la lignée de mon grand-père, petite et ronde, dynamique  -  même à quatre-vingts ans passés, elle nous devance allègrement en marchant  -  les yeux légèrement bridés de mon grand-père dans lesquels je soupçonne un lointain héritage des steppes d'Asie. Un personnage si fort qu'elle occuperait un roman à elle seule...

   Elle est née en 1913. Elle a un an, lorsque mon grand-père s'en va au front russe. Mon père naît neuf ans après. Une relation très forte, presque maternelle l'attache à lui : même à l'âge avancé, il restera son "petit frère". D'ailleurs, elle a facilement cette attitude de "mère-poule" envers tous ceux qu'elle aime, y compris les "pièces rapportées" tant qu'elles n'ont pas démérité... Alors, cet amour 

démesuré et sans bornes se transforme en haine impitoyable et sans rappel, ses yeux bridés deviennent deux lames acérées... Cependant, les liens de sang demeurent au-dessus de tous les tourments, sans limites et sans conditions.

   Elle commence à travailler tôt, obligée de quitter l'école pour devenir bonne chez des gens aisés. A seize ans, elle rencontre l'homme de sa vie, le premier et l'unique, un homme doux et à nos yeux un peu effacé  -  mais comment aurait-il pu résister, sans se révolter, au maternage intense de ma tante?... Les parents s'opposent au mariage car elle est mineure mais elle déclare sans appel : "C'est lui ou la corde!" (allusion que tous les Hongrois comprennent immédiatement, la pendaison étant le mode de suicide le plus répandu dans nos campagnes). Je ne les ai jamais vu se disputer, pas même une "panne de sourire" comme on appelle la période de froid entre époux. Ils s'adressent l'un à l'autre avec une immense tendresse, s'appelant "Père" et "Mère", se tenant par la main, se gratifiant souvent d'une petite caresse ou d'un baiser reconnaissant.

 Difficile d'imaginer deux caractères plus contrastés. Ma tante, haute en couleurs, rit facilement aux éclats, adore danser et ne s'en prive pas, même à quatre-vingts ans passés, dans les mariages de petits-neveux et nièces. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre de fatigue, pourtant, à 87 ans, elle retourne encore la terre de son jardin. Deux tragédies finissent par avoir raison de son indestructible joie de vivre.

 

la suite suivra...   

 

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Bribes de mémoire 18. Mon grand-père maternel

20 Novembre 2008, 19:04pm

Publié par Flora

   La haute silhouette de mon grand-père maternel fait partie de ce décor extraordinaire. La casquette quitte rarement sa tête (curieusement, cette région n'a pas les mêmes habitudes vestimentaires - nous ne sommes pas encore à l'époque de l'uniformisation créée par la télé et le commerce mondial - et je ne peux pas l'imaginer avec le petit chapeau de mon autre grand-père ; l'inverse serait tout aussi inconcevable) même en plein été, sans doute pour protéger sa calvitie du soleil et des gouttelettes de chaux et de crépi. Il est maître maçon et fier de l'être. Dans ce petit village de gens de la terre, il et artisan et ce fait lui procure un certain statut. Il est vrai que cela ne l'enrichit pas ; il travaille dur car en plus de la maçonnerie, il cultive son lopin de terre et il loue ses bras aux temps de la moisson pour arrondir les revenus pour une famille de six enfants dont deux meurent en bas âge. Cependant, il habite sa propre maison, montée de ses deux mains.

   Il est issu d'une dynastie de maçons : ses aïeux, depuis des générations, ses frères et un de ses fils, ses neveux et petits-fils, tous exercent le noble métier des bâtisseurs comme si ça allait de soi. A cette époque, à la campagne, le maçon doit mener la construction depuis les plans jusqu'aux finitions : il fait aussi charpentier, couvreur, carreleur, menuisier et peintre en bâtiment. Mon grand-père est très demandé dans les campagnes alentour : il est apprécié non seulement pour son perfectionnisme mais aussi pour son bon goût naturel dans le choix des couleurs du crépi. Il se déplace à bicyclette pour aller travailler à des dizaines de kilomètres plus loin. Plus tard, un vélo Solex facilite la tâche, pour finir - suprême luxe - sur une mobylette...

   Mais il a d'autres cordes à son arc! La tonnelle de son jardin cache un petit atelier, toujours fermé à clé des regards curieux. Je le considère comme un privilège honorifique lorsque je reçois l'autorisation d'y pénétrer. Un petit divan dans un coin l'accueille pour de rares siestes de jours de fête. Sinon, des outils mystérieux partout ! Car mon grand-père est aussi cordonnier et horloger amateur, bien équipé ! Sans parler de ses ustensiles de barbier ! Il apprend ces métiers tout seul, en observant les mécanismes, et il les exerce parallèlement, quand les mauvaises saisons stoppent les travaux de maçonnerie.

   Son métier à travailler debout toute la journée lui lègue la droiture de sa silhouette élancée - et l'asthme tenace (et non soigné) qui l'empêche de respirer des nuits durant. J'entends encore le sifflement rauque de son souffle et revois son geste pour allumer le petit poste de radio fixé au mur près de son lit, sur les 4 - 5 heures du matin. A cette heure-ci, les émissions en hongrois de La Voix de l'Amérique et del'Europe Libre  ne sont pas encore trop brouillées. Il est étonnant, mon grand-père. Avant la guerre, on le traite de communiste subversif ; pendant le régime totalitaire il devient dangereux réactionnaire. Je comprends avec ma tête d'adulte qu'il était seulement un homme libre...

 

la suite suivra... 

 

 

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Bribes de mémoire 17. Vacances d'été

8 Novembre 2008, 01:43am

Publié par Flora

  Curieux pouvoir suggestif maternel sur l'imaginaire sensitif enfantin ! Ma mère nous transmet ainsi ses sensations, sa propre nostalgie, débordantes dans ses récits, jusqu'à l'intonation de sa voix, pour ce coin de paradis ainsi créé qui, chose étonnante, se montrera à la hauteur, tous les étés de nos vacances de rêve...
   Objectivement, c'est un petit village perdu dans des collines boisées, mais pour nous, enfants de la Grande Plaine, habitués à sa  "planitude" absolue, la moindre bosse fait exotique. Une unique route asphaltée le traverse; les autres rues sont en sable ou en poussière, transformées en torrents qui les dévalent, par temps d'orage. Les gens vivent de leurs maigres parcelles, ayant été obligés de se regrouper en coopérative forcée après la répression qui suit les événements sanglants de 1956. Ils ont droit à un lopin privé, aux côtés des terres "communes". Malgré le fait que tous sont logés à la même enseigne, l'ancienne distinction entre paysans riches et pauvres persiste dans les consciences et empoisonnera quelques amours dépareillées.
   J'y passe les étés de mon enfance et de mon adolescence, dans un bonheur absolu (si, si, ça existe!), dans la légèreté que vous octroie la liberté, loin de l'autorité des parents, sous l'affectueuse bienveillance de ma tante. Pourtant, aucune distraction sophistiquée à l'horizon, la télévision même fait son apparition vers mes 15 ans, un unique poste dans la Maison de la Culture qui sert aussi de salle de projection pour la séance hebdomadaire de cinéma. Une épicerie, un bureau de poste, une école et une église - les adolescents de nos jours tiendraient-ils à sacrifier un seul jour de leurs vacances dans un tel trou perdu ?
   Je loge le plus souvent chez ma tante préférée. Je garde leur vache, je participe aux travaux des champs : ramassage du foin, des pommes de terre, désherbage du maïs, marchant parfois des kilomètres à pied nu, mon grand plaisir. Il arrive qu'à la tombée du jour, nous arrêtions en chemin une charrette qui rentre, chargée d'une montagne de foin que j'escalade pour enfouir mon nez dans ce "matelas" au parfum de l'été.
  Mes tantes m'accompagnent dans mes premiers bals; elles font "tapisserie" sous prétexte de servir de gardes rapprochées. Premiers flirts ingénus : comment cela aurait-il pu en être autrement sous autant d'yeux vigilants? Mais cela n'empêche pas les premiers frissons, les regards obliques échangés, les étreintes chastes de ces danses démodées qui permettent de se toucher au lieu d'enfermer chacun dans sa triste bulle solitaire...

la suite suivra...

 

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Bribes de mémoire 16. Rêves promis

3 Novembre 2008, 19:55pm

Publié par Flora

 
Nos premiers départs en vacances chez les grands-parents maternels s'apparentent plutôt à des expéditions et en y repensant, j'admire le courage et la ténacité de ma mère pour s'y lancer, aller et retour, à travers un pays qui se remet lentement des blessures de la guerre. D'après ses récits, la première traversée de Budapest en tramway, avec un bébé de six mois - moi-même - et les bagages, offre un vrai spectacle de désolation. Une ville encore en ruines car les Allemands s'en sont retirés au printemps 1945, sous la poussée de l'armée russe et après avoir fait sauter les huit ponts sur le Danube, en plein après-midi, chargés de piétons et de véhicules...
   Il faut prendre le train vers huit heures du soir, en changer trois fois avant d'arriver le lendemain après-midi (cela donne une idée de la vitesse des trains aux banquettes en bois, d'un confort très rustique et des temps d'attente interminables, pour faire quatre cents kilomètres), vers seize heures, dans une petite gare. Mais ce n'est pas encore fini! Le village de nos rêves se cache dans les collines, à quatre kilomètres de la gare. C'est mon oncle qui vient nous chercher, et en fiacre, s'il vous plaît, comme des vrais seigneurs! Le fiacre ne sert que pour les grands jours, essentiellement des mariages et pour notre arrivée!
   Ma mère prétend depuis toujours que l'air ne contient pas la même dose d'oxygène, une fois le Danube traversé, mais bien supérieure, et nous le ressentons effectivement ainsi. A mesure que nous nous approchons de la montée vers la maison des grands-parents, l'excitation augmente et je la ressens des décennies plus tard, intacte, tant elle m'envahit à chaque fois comme une onde bienfaitrice, une promesse de pur bonheur qui m'attend à coup sûr.
   La maison se remplit aussitôt : les oncles, les tantes et les cousins accourent de toute part et une quinzaine de personnes se serrent en grappes dans la petite cuisine de ma grand-mère, dans un bruissement joyeux. On constate les changements survenus depuis l'an passé, les enfants grandis, un ou deux bébés de plus. Les vieux ne changent pas. Ils ont toujours la même allure, intemporelle. Ils le resteront ainsi pour l'éternité, dans ma mémoire...

la suite suivra...

 

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Bribes de mémoire 15. Ma grand-mère maternelle

19 Octobre 2008, 17:50pm

Publié par Flora

 
   Cette autre grand-mère, maternelle, je la fréquente tous les étés, pendant vingt ans, lointaine, au goût de vacances ensoleillées, d'une grande tendresse envers ses petits-enfants. Éternellement habillée en noir ou en bleu foncé, l'immanquable fichu sur la tête (noué cependant vers l'arrière, sur la nuque, à la différence de mon autre grand-mère), un tablier bleu devant elle - et surtout, volontiers pieds nus tout l'été - elle passe son temps libre assise devant sa fenêtre, une jambe repliée sous elle. La fenêtre donne sur la route perpendiculaire qui se perd vers l'horizon boisé et sablonneux d'où les nuages de poussière soulevée par les charrettes à cheval font apparaître parfois ses deux fils, ses tripes, ses enfants chéris. Elle a aussi deux filles : ma tante et ma mère. Elle colle le petit suffixe tendrement possessif à leurs prénoms aussi bien qu'à ceux des fils mais elle ne se couche jamais sans avoir fait le tour pour vérifier s'ils sont bien rentrés. Parfois, je la vois par la fenêtre : sa silhouette droite, les mains nouées sous son tablier, elle monte la garde au coin de la maison, fixant la route jusqu'à plus de minuit, pour guetter le phare de la moto qui doit ramener son plus jeune fils à la maison.
   Mes intuitions d'enfant se vérifient aux récits de ma mère et de ma tante. Il y a des mères "à fils" et des mères "à filles". Ma grand-mère est des premières. Je ne saurai jamais ce qui lui a inspiré le mépris profond et inconscient, devenu impitoyable envers la gent féminine. Elle laisse partir - si elle ne la pousse pas - sa fille de dix-huit ans à l'autre bout du pays, au bras d'un homme qui lui inspire confiance et sympathie (entièrement méritées, au demeurant). Je suis intimement persuadée qu'elle paye ce geste par des décennies de cruels remords qu'elle tentera de compenser par un excès de tendresse et de générosité.
   Ma mère souffre de l'éloignement déchirant, ne se plaint jamais de son enfance et appelle sa mère "ma douce mère", une expression jadis courante. L'été donne l'occasion à de joyeuses retrouvailles qui se terminent par de poignantes séparations pour un an. 
   J'ignore par quel instinct ma mère devient une mère gaie et aimante. Une chose semble sûre : ce n'est pas la sienne qui lui sert de modèle durant les dix-huit premières années de sa vie...


la suite suivra...

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