Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman, extrait)
(...) Pourquoi est-il si difficile de se lever? Pourquoi faut-il que le corps désobéisse aux volontés du coeur, aux ordres de l'esprit, au
point de se raidir, d'adhérer au meuble dont il devient dès lors impossible de s'évader? Il a décidé de s'approcher, moment qu'il s'interdisait si longtemps, par sagesse, par pudeur aussi, ne le
méritant pas, et voici que la douleur le cloue au fauteuil, marionnette grotesque dont les fils se seraient rompus ou le manipulateur absenté.
Il a beau s'arc-bouté aux accoudoirs, bander les muscles de ses bras pour entraîner le tronc, libérer les jambes et leur permettre d'exercer un peu plus de force, la chair et les os se rebellent, ne sachant plus se plier, possédant déjà la froide fixité de la mort et il reste empêtré dans les coussins de plumes, pris aux filets de leur fallacieuse douceur.
Il a choisi le gris, un des volumes qu'il connaît le mieux pour y avoir été contraint, de longues heures, en son enfance, et dont il n'a voulu retenir que les histoires les plus pittoresques: bambin que l'on menace de trancher, cités enflammées, statue de sel, multiplication des pains. Plus tard, beaucoup plus tard, une curiosité nouvelle l'a poussé vers ces quatre tomes et surtout vers les deux premiers, les plus foisonnants, ceux d'un patriarche dénudé devant son fils, un soir d'ivresse, de filles privées de mâles et soûlant leur père pour s'accoupler avec lui. Comment ne pas s'agenouiller devant tant de perversité?
Il a choisi le gris et peu à peu l'apprivoise, essoufflé de tant d'efforts mais hypnotisé par les phrases que l'on a tracées à son intention tout au long de la muraille, comme sur la tombe d'un pharaon. Le bras se hisse vers la proie si haut perchée que le dos doit se redresser, à la limite de la rupture. (...)
in Gilbert Millet "Le Mépriseur" éditions Manya 1993