Photographie...
Chose
exceptionnelle,
Amélie aime son prénom, elle s'y sent à l'aise. Il correspond à ses rêves de jeune fille, puisés dans quelques romans à l'eau de rose, dérobés à la vigilance maternelle, à surveiller sans cesse
si les mains de l'adolescente sont occupées à quelque chose d'utile. La vacuité mène à la paresse, péché impardonnable selon les austères principes calvinistes...
Amélie est bonne élève, appliquée, un peu rêveuse peut-être, sans s'avouer à elle-même l'objet de ses rêves : son instituteur, beau comme un acteur de cinéma - du moins, tels qu'elle les imagine, n'ayant jamais approché un cinéma - avec ses cheveux dorés, plaqués en arrière avec quelques vagues savantes et ses yeux d'un vert caressant. De temps en temps, il s'arrête devant elle, appuie sa main fine qui n'a jamais touché aux travaux des champs, sur sa table et Amélie retient son souffle : elle ferme ses yeux baissés sur le cahier et de toutes ses forces, elle veut fixer, absorber, s'accaparer l'instant, la présence à la fois douce et bouleversante qui laisse un léger parfum de lavande sur le plateau, parmi les taches d'encre. Une fois la lampe à pétrole soufflée, dans l'étroit lit gigogne qu'elle doit partager avec sa soeur aînée et le vieux chat zébré, elle remémore les fragments multicolores de sa richesse infinie, glanés dans la journée.
L'instituteur a repéré Amélie parmi les enfants du village : il voudrait pousser les parents à l'envoyer à la ville pour continuer l'école. "Une bonne tête, il ne faut pas la priver de sa chance", répète-t-il. Le père décide, ils serreront la ceinture. Plusieurs fois par semaine, Amélie prend le chemin de la ville, cinq-six kilomètres plus loin, à travers champs, avec ses souliers sous le bras pour éviter de les user et de les salir. Une fois arrivée au petit bourg, elle s'arrête à la première fontaine, se lave les pieds pour pouvoir enfiler les souliers.
Deux années passent à ânonner les rudiments de l'allemand, du latin et d'autres matières savantes, sous l'oeil et les coups de canne des religieuses. Puis les portes du paradis se referment dans un grand claquement : la guerre éclate, la vie s'arrête et de l'instituteur en uniforme militaire, il ne reste qu'une photo jaunie, gardée secrètement au fond du tiroir des regrets éternels...

