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Miklós Radnóti (1909-1944) : Extraits de son journal (Napló)

7 Octobre 2010, 10:24am

Publié par Flora

293Je lis et relis le journal de Radnóti. Outre mon attirance pour le genre journal intime, le destin de ce poète me fascine dans son irrépressible soif de la beauté à une époque où la barbarie triomphait. Il est docteur en philologie et n'a pas le droit d'enseigner, en raison des lois anti-juif (un autre Extrait du "Journal" de Miklós Radnóti). Entre deux convocations au camp de travaux forcés, il croule sous les projets : traductions d'anglais, de français, d'allemand (Ben Johnson, Montherlant, La Fontaine, Trakl, Shakespeare, Rilke et d'innombrables autres...), essais et sa poésie propre. Il est pressé, fébrile : pressent-il sa fin proche et les nombreux projets restés en friche?

 Voici quelques extraits  de ses notes datant du juillet 1942.

1 juillet. 

Je suis mobilisé. La traduction de La Fontaine est interrompue. La patrie n'en a pas besoin... puisque la Muse ne m'a pas protégé pour que je puisse la terminer. J'avais l'intention de commencer le troisième tome des Jeunes Filles de Montherlant aujourd'hui même. Ce ne sera pas moi qui le traduirai non plus. Le Démon du Bien. Oui, "le Démon", mais "du Bien"? (*en français dans le texte)

   (J'ai expédié, de temps en temps mes notes, écrites au camp de travail, par "la poste noire" à Fif**. Elle les a rassemblées. Je prenais des notes dans un petit bloc à carreaux, comme en 1940, ce qui intriguait mes camarades, tout comme l'avait fait à l'époque, en l'an 40, cet autre carnet. Qu'est-ce qu'il peut bien gribouiller?...)

5 juillet.

On nous donne un brassard jaune et un calot militaire. Demain, vaccin contre le typhus. Je vis dans une profonde indifférence. Je porte le brassard jaune, et je n'en suis même pas "fier" comme beaucoup d'autres ici. Mais je n'en ai pas honte non plus. Ce serait mieux d'en être fier...

6 juillet.

Vaccination. Nous expédiera-t-on en Ukraine?  Ils font le vaccin au-dessus du coeur, en désinfectant la peau avec de l'iode. Symbole de la couleur. Tache jaune à même la peau. Après, ça saigne fort, l'aiguille a du toucher une veine. Je marche comme le Christ, la chemise ouverte, la poitrine en sang. 

   Distribution de chaussures et de pansements. On me donne des brodequins de taille 44, je suis obligé de faire la demande de pouvoir porter les miens. Après-midi, passage en revue. Le lieutenant-colonel parle : " Dans votre race, l'esprit de subornation est si fort que cela dépasse l'entendement. Je vous mets en garde contre toute tentative... vous pourriez vous retrouver au boulevard Marguerite***" etc. Les sous-officiers nous entourent en silence. Gratifié d'une nouvelle "particularité raciale", je me retire au pas de parade.

** Fif  -  Fanni Gyarmati, la femme du poète

*** boulevard Marguerite  -  maison d'arrêt,sinistre lieu de tortures

traduction : R. T.

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F
<br /> ah, quelles images fortes! "tache jaune à même la peau… je marche comme le Christ, ma chemise ouverte, la poitrine en sang". Quelle désespérance!<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> Je lis et relis le Journal du poète, le coeur serré : dans le bagne épuisant et déshumanisant, à quelques encablures de la mort, il pense toujours à la survie, à ses travaux en suspens et il<br /> "gribouille" ses derniers poèmes à la lumière de la seule lune...<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> C'est pitoyable ce traitement réservé à ces êtres... Je retiens sa phrase déchirante : "la traduction de la Fontaine est interrompue. La patrie n'en a pas besoin" !<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> Hélas, ce temps n'est pas si lointain. Mourir à 35 ans, misérablement, d'une balle dans la tête, au bord de la route, quand on a les yeux et les pensées dans les étoiles et même cette souffrance<br /> infinie vous suggère des poèmes d'une beauté chavirante... <br /> <br /> <br /> <br />