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Anneli. Sans savoir d'où il lui était arrivé, elle porte son prénom légué par des parents fantaisistes comme un bijou rare.
Elle est tout en contrastes, Anneli. D'un corps qui, à première vue, ne fait rêver personne, émane un halo de légèreté inexplicable : ses rondeurs, du coup, cessent d'être des lourdeurs et la font se mouvoir comme sur des coussins d'air !
De règle générale, si l'on vous fait, d'entrée, un compliment sur vos "beaux cheveux", méfiez-vous ! C'est que, charitablement, on veut passer le reste sous silence... Anneli en a beaucoup entendu, de louanges sur sa magnifique tignasse, envahissante, indomptable qui s'étend comme un buisson ardent sur ses épaules. Et des yeux d'un bleu aussi profond que le lac Baïkal... avec un nombre considérable de victimes s'étant penchées imprudemment sur ce miroir ! Disparus, corps et âmes. Car Anneli ne peut être attirée par un homme que s'il demeure inaccessible. Elle considère d'emblée ses chances de séductrice tellement inexistantes que le premier soupirant venu est aussitôt frappé de mépris : ne manque-t-il pas de goût à ce point, est-il lui-même dépourvu de tout attrait pour s'intéresser à elle ?
Les années passent dans l'attente vaine d'un miracle. Elle se décide de se marier comme on prend le dernier train. L'élu est un brave homme, loin d'un prix de beauté mais au moins, on ne risquera pas de le lui voler. De ce côté, elle peut dormir tranquille. Elle sera privée de maternité mais elle a déjà fort à faire à gérer ses propres angoisses.
Personne ne sait - et le principal intéressé encore moins - qu'elle porte en elle le souvenir d'un sentiment aussi secret que dévastateur. A la manière d'une balle logée dans le corps, inopérable. Ce fantôme a survécu à tous les naufrages, bien dissimulé dans un repli de sa mémoire.
Son mari la libère, en mourant à 77 ans, aussi discrètement qu'il l'a accompagnée durant les 25 ans de vie sans extases. Le fantôme n'attend même pas la fin du deuil pour surgir de son antre. Anneli se surprend à faire sauter les verrous, elle compulse l'annuaire, saisit le téléphone. L'élan se brise sur ce point. Le jeune homme beau comme un dieu, avec sa peau hâlée et ses cheveux tellement noirs qu'on les aurait crus bleus nuit, avec son corps mince et souple, lui apparaît soudain grand-père bedonnant, le crâne lisse et la peau tavelée, l'haleine chargée de cigarettes et les dents jaunies... A quoi bon ?... Elle repose le combiné. Les souvenirs ne sont-ils pas plus beaux que la réalité ?...