Maisons d'écrivains * Marguerite Duras
Muriel V. m'a offert un petit livre qui lui sert de véritable Bible, dirais-je si ce n'était pas un blasphème à ses yeux... Il s'agit de "Écrire" de Marguerite Duras, paru aux éditions Gallimard en 1993. La partie intitulée "Écrire" fait une quarantaine de pages.
A priori, je ne suis pas une fan de Duras, même si j'ai lu et aimé quelques uns de ses livres. Son écriture dérange et c'est plutôt une qualité à mes yeux. C'est une leçon de dépouillement de tout ornement si tentant dans l'ivresse des mots. On a l'impression qu'elle taille son écriture dans sa propre chair...
"On ne trouve pas la solitude, on la fait. La solitude elle se fait seule. Je l'ai faite. Parce que j'ai décidé que c'était là que je devrais être seule, que je serais seule pour écrire des livres. Ça s'est passé ainsi. J'ai été seule dans cette maison. Je m'y suis enfermée - j'avais peur aussi bien sûr. Et puis je l'ai aimée. Cette maison, elle est devenue celle de l'écriture. Mes livres sortent de cette maison. (...)
Ça rend sauvage, l'écriture. On rejoint une sauvagerie d'avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c'est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l'écriture, il faut être plus fort que ce qu'on écrit. C'est une drôle de chose, oui. C'est pas seulement l'écriture, l'écrit, c'est les cris des bêtes de la nuit, ceux de tous, ceux de vous et de moi, ceux des chiens. c'est la vulgarité massive, désespérante, de la société. La douleur, c'est Christ aussi et Moïse et les pharaons et tous les juifs, et c'est aussi le plus violent du bonheur. Toujours, je crois ça. (...)
L'écriture, c'est l'inconnu. Avant d'écrire on ne sait rien de ce qu'on va écrire. En toute lucidité. (...)
Si on savait quelque chose de ce qu'on va écrire, avant de le faire, avant d'écrire, on n'écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.
Écrire, c'est tenter de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait - on ne le sait qu'après - avant, c'est la question la plus dangereuse que l'on puisse se poser. Mais c'est la plus courante aussi.
L'écrit ça arrive comme le vent, c'est nu, c'est de l'encre, c'est l'écrit, et ça passe comme rien d'autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie."