Hommage à Michel Guillon, l'écrivain de l'Avesnois...
Michel Guillon vient de mourir. Il a suivi sa chère Liliane dont la mort, il y a plus de 15 ans, l'a laissé inconsolable, définitivement et irrémédiablement seul. Seul avec l'écriture, cette amie-ennemie qu'il nous disait plus d'une fois vivre comme une douleur. Son autodérision incessante masquait à peine l'être écorché, ombrageux qu'il est redevenu sans Elle. Un misanthrope que la maladie et le long et pénible combat contre elle rendait encore plus sauvage.
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Il a écrit une bonne vingtaine de romans et de recueils de nouvelles. J'ai beaucoup aimé son écriture douce-amère, pétrie d'émotions et de poésie mais dépourvue de la moindre sensiblerie. Sa sombre autodérision l'en a préservé. J'ai longuement hésité pour choisir les extraits pour illustrer ce modeste hommage. Parmi ses livres, il y en a deux que j'aime particulièrement. En premier lieu, "Un rêve en Avesnois", écrit en 1996. Un long et douloureux monologue à la disparue, au bref bonheur lié à ce pays "à l'écart, en retrait, caché dans sa verdure et à l'abri de sa légende" qu'ils ont élu pour y établir leur coin du paradis.
(...) "L'Avesnois n'est fait que de vert. Un vert que le soleil éclaire au travers de nuages indécis, peu pressés, parfois même immobiles. C'est ce qui donne aux arbres, aux pâtures, aux haies qui cernent la moindre parcelle de bocage, l'aspect luisant, humide comme une peinture encore fraîche, de cette confusion de nuances.
Tout ça était à nous.
Un bout d'Irlande, d'Ecosse, mais vierge encore de toute influence touristique, rebelle même, récalcitrant, décourageant les audacieux de tous crins, autochtones ou découvreurs venus de loin.
Toi, tu apprenais le patois. Tu allais "à meurons" (cueillir les mûres) avec nos voisins, ou bien "à pichoulits" (pissenlits). Au moment du muguet nous avions notre coin, secret, tout comme pour les rosés ou les girolles, et tu trouvais que tout, de jour en jour, venait à nous paré comme nous aimions. Comme si chacun mettait du sien, être, chose, voûte céleste, brin d'herbe ou député pour que le rêve ait bien la consistance que nous cherchions et qu'une broutille n'aille pas troubler l'engourdissement, non de notre esprit, mais de notre coeur susceptible et douillet. Nous avions décidé d'être heureux, et, notre dévolu jeté sur l'Avesnois, il n'était pas question de le remettre en cause même si parfois un soupçon de regret se faufilait en moi, persévérant, dans mes pensées convalescentes - comme un microbe qui cherche encore à nuire après la guérison." (...)
L'autre roman que j'aime particulièrement et qui se lit entre rires et gorge serrée, c'est "Il n'y a pas que ça dans la vie" (1999). Le narrateur fait des tentatives vaines et dérisoires pour combler la béance de la solitude.
(...) "Dans la Chambre, rien n'a changé. Elle est forcément là encore puisque les remèdes - des calmants, sont sur la table de chevet, que son sac à main négligemment posé sur une chaise attend d'être rangé, que ce qui traîne ça et là, mouchoir brodé, peignoir, eau de toilette ou grappe de raisin juste entamée, montre qu'elle va rentrer. Seul l'aspect du raisin paraît suspect: desséchés, ratatinés sur la grappe, les grains s'éloignent du temps, immobiles, dans la soucoupe ovale.
C'était quoi, deux heures avant...
Elle avait les lèvres sèches.
La gorge aussi.
- Veux-tu un peu de raisin? avait-il dit.
La grappe était superbe. Du muscat noir. Comme il l'avait passée sous l'eau avant de la poser sur la soucoupe, des gouttelettes, en équilibre sur les grains, reflétaient sous les jeux de lumière toute la fraîcheur du fruit. Tentée par l'idée qu'elle se faisait de cette fraîcheur, elle avait murmuré "oui" comme si c'était une exigence exagérée, comme si, en plus, cette grappe offerte était une preuve d'amour exceptionnelle, un gage, une promesse.
Elle y avait à peine touché.
Depuis, comme un compte à rebours, la grappe, en se décomposant, indique le nombre de jours que le néant réclame pour effacer l'amour et revenir au point zéro. C'est de ça qu'elle a peur son âme. Du point zéro. S'il y avait que l'amour elle ferait de son mieux pour aider le néant, mais elle sait bien que seul le souvenir permet à l'existence de s'agripper encore, d'aller et venir au travers même de la mémoire, qu'elle-même ne dure que par cet artifice.
Peut-être a-t-il rêvé sa vie? (...)