Endre Illés (1902-1986) * Extraits
Ces quelques extraits se trouvent cités dans l'article de Gyula illyés dont j'ai traduit précédemment le début. Je ne sais pas d'où ils sont tirés : l'auteur ne mentionne pas le titre. Les extraits illustrent "l'élément poétique" d'une prose. En lisant, j'ai été frappée par l'acuité du regard, de la justesse des mots pour exprimer ce que nous ressentons d'indicible dans pareille situation. Que tout le monde est appelé un jour à affronter. Il y a quelque temps encore, je ne sais pas si j'aurais été capable de le traduire... Peut-être.
A quoi sert la littérature ?...
A quoi sert la littérature ?...
Pourquoi éprouvons-nous ce sentiment étrangement beau en nous penchant sur un endormi ?
Parce que nous avons le pouvoir de le réveiller. Je me suis toujours penché sur un endormi avec le bonheur de ce pouvoir.
Pourquoi les hommes considèrent-ils la mort comme la soeur du sommeil ?
Parce qu'ils espèrent le réveil. C'est pour cette raison que nous saisissons tout de suite la main du mort, que nous l'appelons, que nous lui caressons le visage, pour qu'il se réveille. Comme tant de fois auparavant.
Pourtant, derrière la peau, la cage thoracique, l'os frontal, il n'y a plus de coeur qui batte, de cerveau vivant autonome, d'yeux, de poumons qui se soulèvent - plus rien. Le visage du mort est comme une peinture : je vois les lèvres, le front, les paupières mais aucun n'a de prolongement vers l'intérieur. Plus de bouche qui prolonge les lèvres, de réflexe léger qui appartienne aux genoux, plus de pensée derrière le front. Le mort n'a plus de mots, de tissus, son corps n'est plus sillonné de nerfs, de vaisseaux, il n'a plus d'estomac, de foi, de palais, il devient un état unique : il dort, tandis que tout se mélange en lui. Les frontières intérieures, les membranes sont rompues.
...
Je ne me souviens pas combien de temps je suis resté assis près d'elle*, morte, étendue sur le lit. Je savais bien que dès le moment où je préviendrais quelqu'un, le monde ferait irruption, les autorités, les gens. Ils me la prendraient. Nous ne serions plus jamais en tête-à-tête.
Je n'arrivais pas à me lever. Je repoussais l'instant où je serais obligé d'avertir le monde.
Cela a duré dix minutes ou une demi-heure. Un temps rempli d'invraisemblance, de certitude et d'effroi juvénile. Je savais tout et je ne comprenais rien.
* le hongrois ne distingue pas le masculin/féminin de il ou elle. Ainsi, on peut garder un certain aspect universel, une l'ambiguïté que je devais cependant rompre en français...
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Je ne me souviens pas combien de temps je suis resté assis près d'elle*, morte, étendue sur le lit. Je savais bien que dès le moment où je préviendrais quelqu'un, le monde ferait irruption, les autorités, les gens. Ils me la prendraient. Nous ne serions plus jamais en tête-à-tête.
Je n'arrivais pas à me lever. Je repoussais l'instant où je serais obligé d'avertir le monde.
Cela a duré dix minutes ou une demi-heure. Un temps rempli d'invraisemblance, de certitude et d'effroi juvénile. Je savais tout et je ne comprenais rien.
* le hongrois ne distingue pas le masculin/féminin de il ou elle. Ainsi, on peut garder un certain aspect universel, une l'ambiguïté que je devais cependant rompre en français...
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