Bribes de mémoire 73. S'acclimater à Constantine
Les périples pour nous loger durent quatre mois... Dans le secteur privé, impossible de trouver une location.
Finalement, grâce à l'intervention du consul de France, on nous attribue un F3 flambant neuf, dans un quartier excentré, encore en construction : pas de route ni trottoir parmi les immeubles
jaillissant de la colline boueuse, de l'argile rouge bien collante, bien glissante en ce mois de novembre pluvieux et froid. Nous sommes tout de même à 700 m d'altitude! Notre déménagement est
livré et nous sommes remplis d'espoir qu'un jour, l'électricité sera branchée dans notre petit foyer, éclairé pour le moment à la bougie. Au bout de trois jours, l'inquiétude nous gagne : nous
apprenons que l'appartement au quatrième étage ne sera jamais alimenté en gaz et en eau, la pression étant insuffisante pour monter jusqu'en haut! Nous devons chercher de l'eau, avec une énorme
bassine portée à deux, en patinant dans la boue, au robinet orphelin en plein milieu du chantier... Mon angine carabinée a raison de notre résistance héroïque : nous nous réfugions de nouveau au
centre d'accueil de la MGEN qui mérite bien son nom! Chauffés et éclairés, voire lavés : le nirvana!
Gilbert menace de rester en France à l'issue des vacances de Noël et le directeur de son école prend enfin les choses en main, en dénichant un coopérant tunisien qui veut justement s'installer dans le quartier en construction pour retrouver ses copains. Il est prêt à échanger son appartement à la Cité des Terrasses, agréable, ensoleillé, plus près du centre. Inutile de dire que nous sautons sur l'occasion et le cauchemar prend fin.
Je trouve même du travail : un poste de professeur de russe au lycée Youghourta, établissement réputé pour garçons. Mes élèves ont entre 16 et 20 ans. Ils ne comprennent pas très bien l'utilité d'apprendre la langue russe. Ils ne l'ont pas choisie : la classe est divisée en deux par ordre alphabétique ; de A à L, on fait du russe, l'autre moitié prend l'anglais ou l'allemand. Boumediene se tourne vers la coopération avec les pays d'inspiration communiste et j'ai des collègues russes (qui enseignent cependant physique, chimie et maths), syriens, égyptiens et irakiens - et même un Belge, pour enseigner l'allemand. On trouve de nombreux médecins, ingénieurs roumains, bulgares, hongrois, est-allemands mais les Français restent majoritaires.