Oeuvre de Gilbert * "Aquarelles"
[...] Les couleurs ont fondu en une nuit, ne laissant à sa vue qu'un ruissellement blanc,
des ombres et des lumières, une succession moelleuse de courbes que le pinceau épouse en glissements liquides. Le silence est total dans cette combe éloignée que ne souillent pas les skieurs, un
silence propice aux mouvements de la matière, à la peinture que le froid crispe en filaments nerveux. Sur l'aquarelle glacée, transparaissent des corps, deux bosses soudées à la
montagne. Malgré l'engourdissement des doigts, les gestes se font précis, les lignes fines. Une vision se met en place : sur la neige molle, en glacis, une femme rigide, un homme. Un vernis de
gel translucide couvre la chair. On distingue cependant l'esquisse d'un crucifix, des boucles d'oreilles en rang de trois.
[...] Au pied du lit le tableau aligne ses crucifiés et ses prairies désertes, sans susciter le moindre rire. Aux effervescences des pistes, Odette et Christian ont préféré la chambre 412. Ils
fixent le plafond, incapables de le déchiffrer. La fenêtre s'est ouverte, poussée par une rafale ou par un vent plus anodin. Ils ne sentent pas le froid raidir leurs jambes, pénétrer leur peau
nue, coaguler le sang issu de leurs blessures. Livides, ils n'entendent pas le vase qui se brise sous la pression de la glace, ne voient pas le large éclat qui tombe. A leur chevet, Germain peint
le spectacle. Le couteau qui a tué est posé sur le lit.
extrait et fin de la nouvelle "Aquarelles" publiée dans le recueil Ennemis très chers éd. Le Manuscrit 2001
illustration : R.T.