Le blog de Flora

yvette Moret, une vie de sage-femme au siècle dernier (extraits) 5.

22 Avril 2013, 11:00am

Publié par Flora bis

Je n'ai pas compté le nombre d'accouchements que j'ai menés au bout. Je les ai tous notés sur des carnets. Lorsque j'ai dû arrêter à quarante -six ans pour des raisons de santé, ces carnets, je ne les ai plus ouverts. J'ai beaucoup regretté d'avoir dû arrêter. Il y a des liens qui se créent quand vous accouchez quelqu'un pour la deuxième, troisième fois. J'y allais pour les soins, les piqûres par la suite. Je situais la maison, connaissais la famille, ses habitudes, ses secrets parfois... Un jour, chez le marchand de légumes, la caissière regarde mon chèque, puis elle me dit:

- Vous n'avez pas été sage-femme, par hasard?

- Si.

- Vous m'avez mise au monde.

Je me souviens de Bernard, un futur champion cycliste. Son père, résistant, venait d'être arrêté par les Allemands, la nuit. Sa femme, enceinte, sous le choc des événements, a eu ses premières contractions prématurément. Ils habitaient en dehors de Reims. Une ambulance ou quelqu'un d'autre, je ne me rappelle plus, l'avait amenée à la maternité. A l'entrée de Reims: alerte! Les Allemands les stoppent et exigent qu'ils restent sur place. Ils ont beau insisté, les soldats ne veulent rien savoir. Lorsqu'ils arrivent enfin devant la porte de la maternité, l'enfant est là. Le concierge téléphone pour demander un brancardier. L'enfant n'a pas crié. Je suis descendue avec le brancardier. Mon attachement à Bernard est né comme ça. Avec la patronne - car c'était grave! - j'avais passé un temps fou à le ranimer, à me demander s'il allait vivre. Et quand ça crie enfin, qu'est-ce qu'on est heureux! Je suis devenue sa marraine.

Ce métier permet de côtoyer toutes les couches de la société. Malgré les différences sociales, on constate que tout le monde s'y prend de la même façon. Là, au moins, il y a égalité devant la souffrance et la joie!

yvette Moret, une vie de sage-femme au siècle dernier (extraits) 5.
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