Márai et le Livre
(...) l'essence même du Livre avait en effet changé. L'hypertrophie de la chose imprimée, l'augmentation démesurée du nombre des auteurs et des lecteurs avaient provoqué un changement radical: pour les masses, le livre n'était plus qu'une prothèse, une sorte d'adjuvant, au même titre que les vitamines, la radio ou la voiture. Chacun possédait toujours une bibliothèque, mais rares étaient ceux qui y cherchaient une Réponse: ce qu'on demandait, à présent, c'étaient des connaissances précises, des moments de distraction, quelque surprise, un choc ou un scandale. Non seulement parce que, dans la conjoncture favorable de l'après-guerre, quelques mercantis affamés, de profits jetaient par wagons entiers du papier imprimé sur le marché. (Ce constat contenait certes une part de vérité, mais le danger n'était pas là.) Mais aussi... parce que, selon le constat ultérieur de certains sages, et quel que fût le contenu du livre, la liturgie même de la lecture avait déjà été supplantée par celle, combien profane, de l'image - image que l'on n'avait nul besoin de comprendre, que l'on pouvait se contenter de regarder bouche bée, sans accomplir le moindre effort intellectuel. Les fabriques de livres déversaient certes sur le marché un nombre sans cesse croissant d'ouvrages, les écrivains, toujours plus nombreux, étaient toujours plus prolifiques, de nouveaux genres littéraires faisaient leur apparition, l'industrie des lettres posthumes, le stakhanovisme des biographies romancées fleurissaient, mais le Livre lui-même avait perdu de son crédit. Pour tout dire, on y croyait de mois en moins. Et sans foi il ne peut y avoir de littérature. (...)
extrait du livre "Föld, föld!..." ("Mémoires de Hongrie") écrit en 1972.
paru en français en 2004, aux éditions Albin Michel, traduit par Georges Kassai et Zéno Bianu
illustré par le monument à Sándor Márai dans sa ville natale de Kassa (actuellement Kosice en Slovaquie)