Oeuvre de Gilbert * Pavés du Nord (roman, extrait)
(...)
- Nom?
- Mallarmé.
- Comme le poète?
- Comme le poète.
- La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres?
- C'est ça...
Le gendarme avait des lettres! Stéphane n'en revenait pas. Au moment de formuler sa réponse, il s'était attendu au pire. Son nom lui réservait tant de déconvenues... Entendre le képi citer un vers faisait naître un espoir. Toutefois, l'instinct commandait la plus vive méfiance. Les plaisanteries pouvaient venir, le tabassage en règle... Tous les enfants vieillis ont de mauvais souvenirs de leurs récitations d'école, des mots absurdes à se caler dans la mémoire et la honte suprême de déclamer face à la classe sous les boulettes ou les lazzis. Rares sont les victimes qui trouvent l'occasion de passer à tabac un responsable de ces supplices.
- Prénom?
- Stéphane.
- Là, vous vous fichez de moi.
Le ton était très sec. Il ne fallait pas compter sur ce gendarme pour faire exception à la règle. Par chance, l'instituteur eut la présence d'esprit d'en appeler à un arbitre.
- Si vous ne me croyez pas, demandez à votre collègue, là-bas. Il me connaît.
Gilles Wiesniewski avait suivi tout le dialogue. Il se hâta de confirmer, avec ce grand sourire moqueur que Stéphane connaissait en milliers d'exemplaires.
- A l'école, on l'appelait Désarmé. Qu'est-ce qu'on a pu se marrer...
Stéphane avait envie d'ajouter que le gros Wiesniewski faisait partie des plus sadiques, pressé de détourner la haine que sa bedaine suscitait. Il craignait de perdre un allié précieux. La liste des surnoms s'égrainait doucement. L'autre gendarme, celui qui tapait le rapport, appréciait cet humour:
- "Tu veux mon revolver..." C'est excellent!
Il se retourna vers Stéphane:
- "La chair est triste..." Avouez que je vous en ai bouché un coin. Vous, les enseignants, vous prenez chaque gendarme pour un crétin.
Le silence de Stéphane valait confirmation. Pourtant, il n'osait pas le briser. Des dénégations molles ou faussement enthousiastes seraient passées pour des injures. Quant à avouer ce qu'il pensait vraiment, qu'une pincée d'albatros, des violons sanglots longs, une campagne qui blanchit et l'inévitable mignonne qui va voir si la rose, ce service minimum de la poésie française n'empêchait pas une écrasante majorité de citoyens, et pas seulement les militaires, de prendre Breton pour un natif du Finistère et citer Cabrel, Gainsbourg comme des phénix en versification.
- Ma première femme était prof. Gentille mais suicidaire. Elle a fini par se jeter sous le train de onze heure douze. Le dernier qui passait à Wallain. C'est elle qui récitait toujours ce vers, de préférence au lit. Une vraie rengaine... Pensez si je le connais par coeur!
(...)
Gilbert Millet: "Pavés du Nord" éditions Quorum 1997