Oeuvre de Gilbert * Calendriers
Je ne vieillis jamais. C'est un principe, une décision irrévocable. A force de vieillir, on se résigne. On compte ses
pilules, ses gélules,
on rétrécit ses pas, économise ses forces. On se retient de respirer, pour ne pas s'essouffler. On épargne ses émotions, pour que le
coeur ne batte pas trop vite. On rétrécit, se momifie, on se fond en cadavre et rien n'est plus inesthétique qu'un cadavre. A vingt-cinq ans, j'ai pris ma décision: pas une année de plus. Je m'y
suis tenu, grâce à mon Jules, mon guide, mon héros. Mon Jules... Pas Ladoumègue, Ferry, Grévy, Michelet, Moch, Massenet. Pas Deux, le pape guerrier. Pas Verne, son futur de machines où les hommes meurent encore. Mon Jules est le seul digne de ce prénom, César, Caius
Julius, alea jacta est, veni vidi vici, tu quoque mi fili,
de bello gallico.
En 708 après la Fondation de Rome - 46 avant Jicé - mon Jules invente l'année moderne: 365 jours avec un jour supplémentaire tous les quatre ans. Les Romains, éblouis par l'apparition de l'année bissextile, décident qu'un mois portera le prénom du génie, Julius, juillet. Je lui aurais volontiers attribué tout un trimestre. Né un 29 février, je fête mon anniversaire tous les quatre ans, je reste quatre fois plus jeune que la plupart de mes contemporains...
De là vient ma passion pour les calendriers. Certains m'amusent. Je me récite les mois mayas, Pop, Uo, Zip, Zotz, Tzec, Xul, Yaxkin, Mol, Chen, Yax, Zac, Ceh, Mac, Kankin, Muan, Pax, Kayab, Cumhum. D'autres me désespèrent, creusent mon ulcère de l'estomac. Dans le calendrier juif, je suis né en 5707. Trois mille sept cent soixante ans de plus... Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. Passé l'instant d'angoisse, je me lance dans le jeu. Je me récite mes années de naissance: la troisième de la 681e olympiade, la 1361e après l'hégire, la 21e de l'ère Showa, la 2700e après la fondation de Rome...
Mon enthousiasme accepte tout, les 385 jours de certaines années juives, les 354 jours de l'année musulmane, les 304 jours de l'année romaine, les 260 jours de l'année divinatoire aztèque. Nul en calcul mental, je me trompe souvent, j'attrape le tournis, le bénéfique étourdissement. Rien ne vaut le désordre pour abolir le temps. Impossible de s'y retrouver. Impossible de calculer son âge. Je ne suis pas très sûr d'être venu au monde. Et sans naissance, pas de mort...
nouvelle in "Petites tombes en viager" éditions Quorum 1998