Bribes de mémoire 77. Être prof de russe en Algérie
Pendant les 2 ans de notre séjour, j'ai enseigné la langue russe dans un établissement pour garçons, le lycée
Youghourta de Constantine. Drôle d'aventure pour la jeune prof que j'étais, avec 3 ans d'expérience professionnelle derrière moi, dans un lycée paisible de la province hongroise.
Nous sommes en 1974. L'indépendance n'a que douze ans, beaucoup de blessures commencent tout juste à cicatriser. Pour moi, la guerre d'Algérie est très abstraite, je n'en ai eu que quelques échos très lointains, très scolaires et peu objectifs. Je comprends rapidement que l'objectivité a du mal à s'imposer, de part et d'autre des protagonistes. Le régime Boumediene se tourne vers le bloc communiste pour lui envoyer des coopérants dans les domaines de l'enseignement, de la médecine, de l'industrie, sans se refuser pour autant la coopération occidentale, dont la France reste majoritaire. Après le retrait des Français, le jeune pays indépendant manque cruellement de cadres et fait un gros effort de formation.
On enseigne le russe au lycée Youghourta mais curieusement, les cinq jeunes femmes fraîchement sorties de leur fac de Sibérie, spécialisée dans l'enseignement en français des matières scientifiques, à destination des pays francophones, anciennes colonies, sont profs de maths, de chimie, de physique, me laissant en charge la langue russe. J'ai des moitiés de classes (l'autre partie faisant anglais ou allemand) qui regroupent plusieurs niveaux d'âge d'élèves, avec des connaissances très médiocres. Pas étonnant : ils se demandent - et me posent aussi la question - "Madame, à quoi ça va nous servir?" Difficile à dire. A part une bourse pour des études en URSS, je ne le vois pas. Ils me demandent aussi, plus bizarrement, si le russe que je leur apprends est le même d'un bout à l'autre du pays, si l'on se fait comprendre avec les mots que je leur enseigne? J'ai saisi plus tard le sens de la question : l'arabe littéraire que l'on apprend à l'école se heurte aux nombreux dialectes du vaste pays et ils me disent que le journal est souvent lu par un "initié" qui le "traduit" pour les autres... Je les rassure : "mon" russe est le même pour tout le monde!
Mes élèves ont entre 15 et 20 ans. Moi, quelques années de plus. Ils ont du mal à se plier à l'autorité féminine. La plupart de mes jeunes collègues russes craquent en cours d'année, rapatriées sanitaires... Idéologiquement, elles ont été préparées à beaucoup de choses, mais pas à l'hostilité, aux moqueries des élèves qui raillent leur accent parfois incompréhensible. Les cris, l'autorité braquée sont hautement déconseillés, contre-productifs. Ma curiosité insatiable envers l'humain, son originalité me vient en aide. J'ai envie de les découvrir, de les déchiffrer. En dehors de tenter de leur communiquer un peu de plaisir à apprendre cette langue si difficile, si éloignée de leur culture, je discute beaucoup avec eux. La liberté, l'égalité de la femme algérienne n'existe que sur papier, et encore... Cela génère des discussions fort intéressantes avec mes grands élèves qui se préparent à la vie adulte, qui me font part de leurs rêves...
* photo prise dans le Sahara (mon beau-père, Gilbert et moi)