Bribes de mémoire 71. Le hasard devient destin
Dans la chronologie volontairement désordonnée de mes souvenirs, je viens de relire nos lettres hebdomadaires
d'Algérie. Nouvelle plongée angoissante dans les profondeurs de la mémoire. D'où vient l'angoisse ? Peut-être bien du syndrome de la peau de chagrin : plus loin on remonte dans le
passé, plus on acquiert la certitude que devant, le chemin raccourcit...
Le jeune couple que nous sommes - mariés depuis un an - apprend tout juste à vivre ensemble. Dans ce lycée paisible de la province hongroise, j'achève ma troisième année de professorat de russe et de français, tandis que Gilbert termine son contrat d'assistant dans des classes expérimentales, à 12 heures (!) de français hebdomadaires. Un télégramme nous apprend sa nomination à Constantine, en Algérie. Rien que le nom charrie son parfum d'exotisme! Je n'avais jamais mis les pieds en Afrique. L'Ouzbekistan a été le point le plus lointain que j'ai exploré. Je m'apprête donc à suivre mon mari tout neuf dans l'inconnu total, sans savoir si j'aurai la possibilité de travailler. On verra bien, dis-je avec ma belle confiance - ou inconscience? - coutumière. Quoi qu'il en soit, tout s'était décidé au moment où nous avons choisi de nous marier, un an plus tôt.
Nous ne devions jamais nous rencontrer. Le hasard que d'aucuns appellent le destin, a modifié la succession de toute une série d'événements pour que cette rencontre ait lieu et n'avions plus qu'à nous incliner devant son entêtement...
Un an plus tôt, Gilbert venait d'être nommé à Toronto, au Canada, son vieux rêve. Au dernier moment, le poste est annulé et on lui propose la Hongrie, dans une université très éloignée de ma ville. Ce poste est suspendu à son tour et remplacé par le lectorat dans mon lycée. Vous suivez le fil obstiné des Parques?
Quant à moi, je venais d'obtenir une bourse très convoitée d'une année à l'université de Grenoble. Je ne connaissais même pas l'existence de cette bourse, attribuée à deux personnes par an. Je me demande encore, par quel miracle elle est tombée sur moi! Dépourvue de tout piston, je ne possédais même pas la carte du parti... Bien que professeur de français, je n'ai encore jamais été en France. Dans la Hongrie des années soixante-dix, on voyageait à compte-gouttes...
Je m'apprête à remplir la liasse de formulaires demandée par Grenoble, afin de concocter un projet d'études détaillé pour l'année à venir. Je m'adresse donc à Gilbert, fraîchement arrivé, pour qu'il m'aide à remplir la paperasse. La suite était écrite : trois mois mois plus tard, je renonce à partir, renvoyant le passeport si difficile à obtenir, et deux autres mois plus tard, nous nous marions.
Nous passons l'année suivante (mon ex-grenobloise!) dans la petite ville provinciale qui devait déjà sembler exotique à Gilbert, avec une langue hongroise difficile à apprivoiser, rebelle aux règles et aux habitudes. Au début des vacances, dans un grand déchirement familial, nous prenons la route vers l'inconnu.