Zsigmond Móricz (1879-1942) : "LE ROMAN DE MA VIE"
Cela fait quelques semaines que je tourne autour de ce livre et autour du désir d'en parler avec vous. Je doute fort que quelqu'un ait entendu parler de cet immense écrivain, un monument dans son pays, même si un ou deux de ses romans ont été traduits en français. Il est parmi ceux qui sont les plus difficiles à faire vivre dans une autre langue que le hongrois : son style original a pleinement exploité les possibilités elliptiques infinies du hongrois où les sous-entendus, les suggérés, les ressentis sont aussi importants que les clairement exprimés. De plus, dans certains textes, il a largement puisé dans le dialecte de sa région, ce qui crée une atmosphère extrêmement suggestive, difficilement transmissible dans un français policé ou pire encore, régional quelconque. Finalement, j'ai choisi son roman autobiographique (se terminant à dix ans), le plus "neutre" du point de vue stylistique et surtout, parce que je m'étais lancée dans mes propres balbutiements sur le passé et la conclusion de ce livre m'a touchée en plein coeur. Je vous la livre :
... J'entends la voix de mon père et le coeur étouffe la voix.
J'ai terminé le roman de ma vie.
Cela fait trois mois que je n'avais plus un seul jour, une seule nuit de repos. Mon cerveau brûlait dans une unique fusion : sans doute jamais le feu ne me consumait à ce point.
J'ai revécu toute ma vie.
Et je ne souhaite plus m'occuper de moi.
Jusqu'à l'âge de dix ans, plus de choses m'étaient arrivées que durant les cinquante ans qui ont suivi. Je pourrais les écrire jusqu'à la fin du monde, jusqu'à la fin de ma vie. A quoi bon. Je ne peux en dire plus à mon sujet.
Le reste, je l'ai écrit dans les romans. J'aimerais encore quelques confessions en la forme close de la scène, dans les flammes d'un instant en commun avec mes frères humains.
Et puis, m'allonger un peu dans la lumière douce de l'automne. Alors, je pourrais graver sur ma carte de visite en marbre:
J'AI VECU.