Le blog de Flora

Imre Kertész * Discours de Stockholm 9 et fin

19 Août 2008, 21:40pm

Publié par Flora

   Le fait de pouvoir dire tout cela dans ma langue maternelle, le hongrois est un plaisir particulier pour moi. Je suis né à Budapest, dans une famille juive, dont la branche maternelle est originaire de Kolozsvár en Transylvanie, la branche paternelle vient du sud-ouest de la région du Balaton. Mes grands-parents allumaient encore la bougie le vendredi soir du Shabbat, mais ils ont déjà modifié leur nom pour une consonnance hongroise et ils trouvaient naturel de considérer la judaïté comme leur religion et la Hongrie comme leur patrie. Mes grands-parents maternels ont trouvé la mort dans l'Holocaust, mes grands-parents paternels ont été anéantis par le pouvoir communiste de Rákosi lorsque l'hospice juif des vieillards a été déplacé de Budapest à la fontière nord du pays. J'ai le sentiment que cette brève histoire familiale résume et symbolise l' histoire des souffrances de l'époque moderne du pays. Tout cela m'enseigne la leçon que le deuil contient non seulement de l'amertume mais aussi d'extraordinaires réserves morales. Etre Juif aujourd'hui, selon moi, c'est de nouveau et avant tout un devoir moral. Si l'Holocaust a engendré une culture aujourd'hui  -  comme c'est le cas indéniablement  -  il ne pouvait avoir qu'un but : que la réalité irréparable donne naissance par la voie de l'esprit à une réparation : au katharsis. C'est ce désir-là qui a inspiré tout ce que j'ai créé.
   Bien que, petit à petit, j'arrive au bout de ce que je voulais dire, j'avoue franchement que je n'ai toujours pas trouvé l'équilibre rassurante entre ma vie, mon oeuvre et le prix Nobel. Pour le moment, je ressens surtout une reconnaissance profonde  -  une reconnaissance pour l'amour qui m'avait sauvé et qui me maintient toujours en vie. Admettons cependant que dans ce parcours à peine saisissable, dans cette "carrière"  -  la mienne  -  il y a quelque chose de bouleversant, d'absurde, quelque chose qu'on ne peut admettre sans être tenté de croire en un ordre transcendent, en une bienveillance, en une justice métaphysique : c'est-à-dire sans tomber dans le piège de se leurrer, ce qui mènerait à l'échec, à l'anéantissement, à la perte de son lien profond et douloureux avec les millions d'exterminés qui n'ont jamais pu connaître la miséricorde. Il n'est pas si simple d'être l'exception ; et si le destin nous a désignés comme tels, il faut nous résigner à l'ordre absurde des hasards qui règnent, avec les caprices des pelotons d'exécution, sur notre vie soumise à des puissances inhumaines et à des dictatures effroyables.
   Tout de même, pendant la préparation de ce discours, il m'est arrivé une chose très bizarre qui, à un certain égard, a rétabli ma sérénité. Un jour, la poste m'a remis une grande enveloppe marron. L'expéditeur en était le directeur du lieu de mémoire de Buchenwald, le docteur Volkhard Knigge. Il a joint à ces voeux une plus petite enveloppe. Il a prévenu de ce qu'elle contenait pour que je n'aie pas à y faire face si je n'en avais pas la force. Dans l'enveloppe, j'ai trouvé la copie du rapport original journalier du 18 février 1945 concernant l'ensemble des prisonniers. Dans la rubrique "Abgänge", c'est-à-dire "déficit", j'ai appris la mort du prisonnier n° de matricule soixante-quatre-mille-neuf-cent-vingt-et-un, né en 1927, juif, ouvrier, Imre Kertész. Les deux données fausses : celle de ma date de naissance et celle de ma profession, ont pour origine le fait que lors de mon enregistrement par l'administration du camp de concentration de Buchenwald, j'ai dit deux ans de plus pour ne pas être classé parmi les enfants et plutôt ouvrier qu'écolier pour paraître plus utilisable.
   Je suis donc mort une fois déjà pour pouvoir vivre  -  et c'est peut-être cela ma vraie histoire. Si c'est ainsi, je dédie cette oeuvre née d'une mort d'enfant aux millions de morts et à ceux qui gardent encore leur mémoire. Cependant, puisqu'il s'agit en fin de compte de littérature, d'une littérature qui représente, selon les arguments de votre Académie, en même temps un témoignage et qui peut servir aussi l'avenir, de plus, selon mes voeux, elle doit surtout servir l'avenir. Car j'ai le sentiment qu'en réfléchissant à l'effet traumatique d'Auschwitz, j'aboutis aux questions fondamentales de la vitalité et de la créativité de l'homme d'aujourd'hui ; et, en réfléchissant ainsi à Auschwitz, de manière peut-être paradoxale, mais je pense plutôt à l'avenir qu'au passé.         

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F
Je suis d'accord avec toi, et profondément admirative de l'homme et de l'écrivain. J'espère qu'il acceptera l'invitation!
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L
ce que je retiens de ce discours c'est ce grand<br /> Amour qu'il a pour la Vie et son Pardon <br /> Permanent pour les atrocités qu'il a vécu ou vu<br /> ou approché..Revenant de l'Enfer encore Intègre<br /> il ne peut que être heureux d'être encore Là...<br /> Que Ce qu'on appelle Dieu soit présent ou pas,<br /> dans le fond,ça n'a pas vraiment d'importance <br /> il est revenu plus lucide,conscient,"sage"...<br /> pour Témoigner !
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F
Chère Mu, je ne peux que me répéter : la cruauté est-elle donc humaine et la bonté divine? C'est un peu facile...<br /> Mais on a épuisé hier soir une bonne partie de nos arguments, c'est sûr...
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M
Rebonsoir Flora,<br /> les pensées de Dieu ne sont pas les pensées des hommes. La cruauté n'est-elle pas humaine ? Dieu est-il tout puissant sans l'homme et inversement ? Avec la shoah, l'humanité a dépassé les bornes, elle a prouvé son impuissance à se diriger seule vers un monde meilleur...Quelle pudeur dans les mots d'Imre Kertész, comme le dit si bien Souvienstoi, n'est-ce pas cela la rédemption, une grandeur d'âme ?
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F
Merci de vos messages, je suis heureuse d'avoir pu faire découvrir, de partager ce texte avec vous!<br /> Chère Muriel, je pense que passer là par où Kertész est passé, c'est plutôt indulgeant envers un dieu quelconque de l'ignorer...et de parler plutôt de hasards! Sinon, comment imaginer une telle cruauté, une telle abomination tolérées par un dieu par ailleurs tout puissant?...<br /> Pour ma part, la rédemption vient plutôt de la force de l'esprit humain et c'est en lui que je place mes espoirs. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, l'humain est capable du magnifique comme de l'abominable...<br /> Cher "souvientoi", merci de ta visite et de la découverte de ton blog où j'ai pu faire un tour!
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