Le blog de Flora

Imre Kertész * Discours de Stockholm 2.

19 Juillet 2008, 17:13pm

Publié par Flora


   "Affaire personnelle : naturellement, cela n'exclut pas le sérieux, même si ce sérieux semblait un peu ridicule dans un monde où seul le mensonge était pris au sérieux. L'axiome était le suivant : le monde est une réalité objective qui existe indépendamment de nous. Un beau jour du printemps 1955, moi, j'en suis soudain arrivé à la conclusion qu'il n'existait qu'une seule réalité et qui n'était autre que moi-même, ma vie, expropriée, déterminée et tamponnée par des forces étranges et inconnues, ce cadeau fragile et précaire que je devais reprendre à l'histoire, à ce Moloch effroyable, car elle m'appartient à moi seul et c'est ainsi que je dois la maîtriser.
   Tout cela m'a radicalement opposé à la réalité environnante qui, si elle n'était pas objective, elle n'en était pas moins indubitable. Je parle de la Hongrie communiste, du socialisme "en construction et en embellissement". Si le monde est une réalité existant indépendamment de nous, alors la personne humaine n'est autre  -  y compris pour soi-même  -  qu'un objet; le déroulement de sa vie est une série de hasards historiques sans rapport entre eux et qui peuvent l'étonner à la rigueur mais qui n'ont rien à voir avec lui. Il n'a aucun intérêt à les rendre cohérents car il peut y avoir des épisodes qui sont beaucoup plus objectives que ce que son Moi subjectif pourrait supporter en responsabilité.
   Un an plus tard, en 1956, la révolution hongroise a éclaté. Pour un instant, le pays est devenu subjectif. Cependant, les chars soviétiques ont rapidement rétabli l'objectivité.
    Si vous avez l'impression que j'ironise, je vous prie de considérer ce qu'est devenue la langue, ce que sont devenus les mots au vingtième siècle. J'estime plausible que la première et la plus bouleversante découverte des écrivains de notre époque revient à constater que la langue, comme léguée par des cultures d'avant notre ère, est devenue inapte à dépeindre les processus réels, à incarner les notions jadis évidentes. Songez à Kafka, songez à Orwell qui font tout simplement fondre l'ancienne langue comme s'ils la faisaient chauffer à blanc pour montrer ensuite ses cendres dans lesquelles apparaissent des figures nouvelles jusqu'alors inconnues."
  
 

traduction : Rózsa Tatár 

la suite suivra...

 

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F
J'ai un très grand plaisir de traduire cet auteur - ce n'est "que" son discours de la réception du prix Nobel - car derrière la calme distanciation,la soif de comprendre ses émotions, il y a une richesse inouie de l'expression!
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M
Un grand merci Flora pour ce beau, poignant et courageux témoignage d'Imre Kertész... Le dernier paragraphe parle de ma langue comme une matière vivante qui fusionne, se transforme, je pense à l'alchimie du verbe de mon ami Arthur Rimbaud : "Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges."<br /> je comprends mieux ta façon de penser et j'ai hâte de traduire quelques uns des poèmes Hongrois...Quelle bonne soirée hier. Bisous MU
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L
souvent ,ce qui caractérise un pays ,c'est la<br /> langue de ce pays,je crois aussi qu'il y a l'humour et la distance de l'ironie..
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