Le blog de Flora

Mante religieuse

6 Mars 2011, 16:37pm

Publié par Flora

DSCN0162 Je sais ce que l'on raconte derrière mon dos! Tu crois que je suis sourde et aveugle? Sourde, peut-être, un peu, surtout quand ça m'arrange... Ca me permet de m'isoler dans ma bulle et d'avoir la paix.

   Je suis veuve depuis au moins quinze ans, peut-être même un peu plus. J'ai cessé de compter. De toute façon, la mort de Raymond n'a pas changé grande chose. Il s'est éclipsé aussi discrètement qu'il avait vécu.

   Nous n'étions pas à notre première jeunesse, lorsque nous nous sommes mariés. J'allais sur mes 37 ans, lui un peu plus. Tu penses bien que ça n'a pas été le coup de foudre dévastateur! Les deux familles ont décidé pour nous. Vieux garçon solitaire, il vivotait avec son père, veuf, dans une vaste maison aux échos lugubres. Avec sa silhouette sèche et son profil de rapace triste, il était fait pour moi. Mes exigences ont toujours été au rabais: moi-même n'étant pas un prix de beauté... Il faut être lucide.

   Les noces ont été célébrées dans la stricte intimité, juste la famille proche. Je n'allais quand-même pas me déguiser en robe blanche et couronne de fleurs! 

   Pourtant, je t'avoue que je les aurais bien méritées! Dans le domaine de l'amour, je n'avais aucune expérience, aussi incroyable que cela puisse paraître pour quelqu'un comme toi. Ma vie s'écoulait sans relief entre travaux des champs et messe du dimanche. Les bals et les flirts n'étaient pas pour moi, je les fuyais même, sans l'ombre de jalousie pour ma soeur cadette, une vraie beauté.

   Après le repas, la famille m'a accompagnée chez le marié. Les invités se sont vite éclipsés, sans même un regard grivois pour notre couple bancal. Raymond n'était pas plus expérimenté, malgré ses 40 ans passés. Nous nous sommes soumis docilement aux événements qui devaient se dérouler selon l'ordre immuable des choses. Une impérieuse envie me poussait: je voulais un enfant qui donnerait sens à ma vie, aride comme un champ en friche. Un enfant qui rachèterait cette vie ratée, me prolongerait en m'assurant la survie à la mort, m'aiderait à conjurer la terreur devant l'inévitable disparition... Pour cela, j'ai été prête à tout sacrifice.

   Au bout d'un mois, je suis tombée enceinte. Aussitôt, mon mari, ayant perdu toute son utilité, s'est retrouvé éjecté du lit conjugal. Ne sois pas choquée: il n'était pas à plaindre! D'ailleurs, il s'y est résigné sans une parole, selon son habitude.

   Ma fille, je l'ai élevée pour moi. Elle ne m'a jamais quittée. Depuis que je suis veuve, elle s'est installée dans la maison, elle guette le moindre de mes soupirs, morte de peur à l'idée qu'il ne m'arrive quelque chose. J'avoue que cela me procure un grand sentiment de sécurité, de bien-être. On dit derrière mon dos que je suis une mégère possessive, que j'ai étouffé ma fille à petit feu. C'est injuste! Je lui ai tout donné. Elle me doit tout: elle me doit la vie. Il est normal qu'elle me la rende... 

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Repos (lavis d'encre, 1961)

2 Mars 2011, 10:42am

Publié par Flora

 

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Ce lavis date de 1961... Notre professeur de dessin a recruté cette vieille dame au marché.

Elle est venue poser, immobile, devant le groupe d'élèves de tout âge que notre prof réunissait

un après-midi par semaine, pour dessiner, peindre, visiter des expositions.

Pendant 4 ans, j'ai fréquenté ces après-midi qui constituent des meilleurs souvenirs

de mon âge de collégienne.

(Ce lavis est fait au pinceau et encre de Chine) 


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Bribes de mémoire 79. Petit retour à Istanbul

1 Mars 2011, 11:04am

Publié par Flora

st sophiePetit retour à Istanbul... Nous en sommes à la première année de notre séjour. Nous habitons au grand carrefour de la Fıruzaĝa camii, que nous appelons "Mosquée rose" et qui devient "Mosquée verte" quelques années plus tard, à la suite d'une rénovation de la façade (sur la photo, c'est la monumentale Sainte-Sophie sous la neige, la même année). Notre immeuble fait l'angle en face de la mosquée, le minaret trapu à quelque 20 m de notre balcon. Ainsi, les appels à la prière rythment mes journées (et une partie de la nuit), les haut-parleurs braqués sur nos fenêtres.

   L'appartement est très agréable, lumineux, refait à neuf et à un loyer abordable. Ce dernier aspect est dû au fait que nous n'avons pas la vue sur le Bosphore ou la Corne d'Or, obsession de tous les Français du quartier de Cihangir. Avec le temps, quelques autres inconvénients font surface. En premier lieu, les coupures d'eau permanentes. A l'époque à Istanbul, si l'immeuble ne possède pas un énorme réservoir d'eau, les locataires n'ont, au mieux, que quelques heures d'un maigre filet par jour. Idem pour le gaz: la pression est si basse que tout le monde se fait livrer des bouteilles de gaz.

   Nous sommes vraiment des novices et cette première année est destinée à nous forger quelques expériences. Par exemple, le petit réservoir individuel dans la salle de bains aurait dû nous mettre la puce à l'oreille. Mais nous sommes trop pressés de quitter la chambre exiguë de l'hôtel où nous nous entassons à trois depuis 15 jours.

   En principe, le fonctionnement du réservoir est automatique: le robinet de l'arrivée d'eau s'ouvre tout seul et se ferme automatiquement lorsque le réservoir est plein. Cela se produit généralement aux alentours de 2 heures du matin et s'annonce avec force de gargouillements qui sonnent doux à nos oreilles, malgré l'heure tardive: il y aura de l'eau pour demain!

   Avec le temps, nous acquérons un rythme et une organisation confortables, jusqu'à la panne qui doit fatalement arriver! Nous nous réveillons à l'inondation massive de notre appartement due au robinet qui se refuse soudain à tout automatisme. Nous épongeons une bonne partie de la nuit. A partir de ce moment, nous devons guetter l'arrivée de l'eau et le remplissage du réservoir, pour l'ouvrir et le refermer manuellement... En pleine nuit.

   Je cois que j'ai fait le tour de tous les plombiers (nombreux) du quartier mais aucun ne trouve la solution. Au bout d'un an, de guerre lasse, je me remets à la recherche d'un nouvel appartement, avec vue sur le Bosphore, et ma première question, avant même le montant du loyer, sera: "Y a-t-il un réservoir?"... 

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