Mante religieuse
Je sais ce que l'on raconte derrière mon dos! Tu crois que je suis sourde et aveugle? Sourde, peut-être, un peu, surtout quand ça m'arrange... Ca me permet de m'isoler dans ma bulle et d'avoir la paix.
Je suis veuve depuis au moins quinze ans, peut-être même un peu plus. J'ai cessé de compter. De toute façon, la mort de Raymond n'a pas changé grande chose. Il s'est éclipsé aussi discrètement qu'il avait vécu.
Nous n'étions pas à notre première jeunesse, lorsque nous nous sommes mariés. J'allais sur mes 37 ans, lui un peu plus. Tu penses bien que ça n'a pas été le coup de foudre dévastateur! Les deux familles ont décidé pour nous. Vieux garçon solitaire, il vivotait avec son père, veuf, dans une vaste maison aux échos lugubres. Avec sa silhouette sèche et son profil de rapace triste, il était fait pour moi. Mes exigences ont toujours été au rabais: moi-même n'étant pas un prix de beauté... Il faut être lucide.
Les noces ont été célébrées dans la stricte intimité, juste la famille proche. Je n'allais quand-même pas me déguiser en robe blanche et couronne de fleurs!
Pourtant, je t'avoue que je les aurais bien méritées! Dans le domaine de l'amour, je n'avais aucune expérience, aussi incroyable que cela puisse paraître pour quelqu'un comme toi. Ma vie s'écoulait sans relief entre travaux des champs et messe du dimanche. Les bals et les flirts n'étaient pas pour moi, je les fuyais même, sans l'ombre de jalousie pour ma soeur cadette, une vraie beauté.
Après le repas, la famille m'a accompagnée chez le marié. Les invités se sont vite éclipsés, sans même un regard grivois pour notre couple bancal. Raymond n'était pas plus expérimenté, malgré ses 40 ans passés. Nous nous sommes soumis docilement aux événements qui devaient se dérouler selon l'ordre immuable des choses. Une impérieuse envie me poussait: je voulais un enfant qui donnerait sens à ma vie, aride comme un champ en friche. Un enfant qui rachèterait cette vie ratée, me prolongerait en m'assurant la survie à la mort, m'aiderait à conjurer la terreur devant l'inévitable disparition... Pour cela, j'ai été prête à tout sacrifice.
Au bout d'un mois, je suis tombée enceinte. Aussitôt, mon mari, ayant perdu toute son utilité, s'est retrouvé éjecté du lit conjugal. Ne sois pas choquée: il n'était pas à plaindre! D'ailleurs, il s'y est résigné sans une parole, selon son habitude.
Ma fille, je l'ai élevée pour moi. Elle ne m'a jamais quittée. Depuis que je suis veuve, elle s'est installée dans la maison, elle guette le moindre de mes soupirs, morte de peur à l'idée qu'il ne m'arrive quelque chose. J'avoue que cela me procure un grand sentiment de sécurité, de bien-être. On dit derrière mon dos que je suis une mégère possessive, que j'ai étouffé ma fille à petit feu. C'est injuste! Je lui ai tout donné. Elle me doit tout: elle me doit la vie. Il est normal qu'elle me la rende...
