Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * "Dans l'escalier"

11 Mai 2009, 11:50am

Publié par Flora

    [...] A la hauteur de la huitième marche, en plein virage, la rampe est presque noire. Je devrais la repeindre. A quoi bon ? Cela ne désole que moi. Au lieu de s'écailler, la peinture s'amincit. Bernadette s'accrochait  à cette courbe, pour éviter de glisser. Une attitude illogique. Le meilleur moyen de ne pas tomber, c'est de passer à l'extérieur. Le long du mur, il y a la place voulue pour poser le pied.
   Bernadette n'a jamais été logique. Sauf quand elle m'a plaqué. Depuis le début, je la soupçonnais de détester les vieux. Elle jurait ses grands dieux que l'âge ne comptait pas, que les vingt ans qui nous séparaient n'étaient qu'une broutille. L'arrivée de l'arthrose l'a fait changer d'avis. Je ne pouvais pas m'en indigner. J'avais réagi de la même façon avec la hanche de Ginette, son corps trop gros, trop rétif à bouger pour stimuler le plaisir.
   Neuvième station. La troisième pause, je n'ai pas besoin de la décréter. Elle est dictée par ma colonne. Les mouvements respiratoires ne seront d'aucune aide. Je ne suis que souffrance, dos voûté, condamné à scruter les déchirures rondes, deux disques qui me narguent. Les talons aiguilles sont meurtriers pour la peinture. Je n'ai jamais osé le dire. Avec son caractère impulsif, Bernadette m'aurait quitté tout de suite. Mon silence n'a pas été très efficace. Elle est partie tout de même, il y a quatorze ans...
   A la dixième marche, le virage s'estompe. Débute la dernière ligne droite. Les coureurs de cent mètres cassent leur tronc sur la fin, pour gagner un ou deux centièmes de seconde et précéder leurs adversaires. Je n'ai plus d'adversaire. Seul en piste, éternel tronc cassé et cependant dernier, je néglige les secondes. Près d'un quart d'heure pour quelques mètres ! Je sais ce que représentent les disques. Les talons de Bernadette me décrivent  -  une suite de zéros semés dans l'escalier  -  l'image de ma médiocrité.
   L'éclat de la onzième marche ressemble à un quartier de lune. Le complément de l'étoile. Ginette ne se doutait pas qu'elle finirait en ciel. Pour monter vers la chambre, respectueuse de mon travail, elle mettait des pantoufles. Moins érotiques que les talons aiguilles, ces charentaises flapies ! Pourquoi a-t-il fallu qu'au moment de sa chute, ses os aillent cogner le bois, détacher la peinture ? Je lui ai reproché cette négligence. Je ne pouvais pas me douter que son cercueil causerait des dégâts moins poétiques que les deux astres. [...]
extrait de la nouvelle  "Dans l'escalier" publiée dans l'anthologie "Aime-moi!" aux éditions Nicolas Philippe  2002

  

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Portrait de Hubert Haddad (2003) * pierre noire

7 Mai 2009, 11:31am

Publié par Flora

       portrait par R. T. pour la revue "Hauteurs", dossier Hubert Haddad N° 12

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Bribes de mémoire 35. Stage linguistique à Moscou

6 Mai 2009, 14:03pm

Publié par Flora

   Je suis en quatrième année d'études universitaires, d'une formation exigeante qui en comporte cinq, en vue de devenir professeur de russe et de français au lycée. La section du russe propose un stage d'un an à Moscou, de septembre à fin juin, avec des cours et des examens pour étudiants étrangers. Étrangers nous ne sommes pas vraiment car nous faisons partie de la grande famille du bloc socialiste dont les codes nous sont habituels. Une famille dont les membres ne se sont pas librement choisis et qui ne tient, d'ailleurs, que par la volonté musclée et sans appel du chef de famille...
   Le russe est obligatoire à l'école, nous l'apprenons à partir de dix ans et pendant au moins huit années. On pourrait imaginer que toute la jeunesse est bilingue mais le résultat est plutôt catastrophique comme pour tout ce qui est forcé. Pour moi, c'est un jeu merveilleux de m'exprimer dans un autre univers sonore. Pourtant, pendant les quatre premières années d'apprentissage, j'ai un professeur lamentable, pauvre femme ayant subi une formation en accéléré, avec quelques leçons d'avance sur nous. Au lycée, je suis dans une section "spéciale russe", à cinq heures par semaine, avec un jeune professeur enthousiaste qui a su nous insuffler des vocations, sachant desserrer les cadres stricts du programme rébarbatif pour nous initier à la grande littérature russe (que je dévore avec émerveillement et vertige).
   Cette quatrième année donc, nous débarquons dans un Moscou de fin d'été, d'une douceur trompeuse et bientôt sévèrement démentie. 36 heures de train dans des cabines pour quatre personnes, larges couchettes très confortables, samovar au bout du wagon et accompagnateur/contrôleur serviable aux petits soins pour les passagers. Long arrêt à la frontière où nous nous retrouvons, ébahis, suspendus en l'air, le temps de changer les roues pour un écartement plus large sur les chemins de fer russes. Ce n'est que le premier signal du dépaysement !
   Nous sommes logés dans un vieux bâtiment assez délabré mais qui a l'avantage de se situer près du lieu de nos études : au "Pedagoguitchesski Institoute imeni Lénina", nous pouvons faire le trajet à pied. Les chambres ne sont pas grandes, il y a juste de la place pour quatre lits en fer, une table, deux chaises et une penderie pour quatre locataires ! Comme nous sommes obligés d'avoir nos affaires d'été comme celles d'hiver, nous stockons la plus grande partie dans nos valises sous notre lit.
   Nous sommes deux Hongroises et deux Russes par chambre. Avec mon amie Marie, nous découvrons donc Natacha, étudiante en histoire et Angelina, une belle et énigmatique Bulgare : les deux s'avèreront sources d'aventures insolites...
 

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Petit jeu de société ou solitaire

4 Mai 2009, 13:06pm

Publié par Flora

J'ai vu sur plusieurs blogs ce petit jeu amusant et je me suis laissé tenter sans dresser toutefois des listes exhaustives :

Ce que j'aime :
* me réveiller en douceur, démarrer au ralenti
* commencer la journée avec le soleil, faire un tour au jardin tandis que l'eau du café chauffe dans le bouilloir et et sentir les parfums exhalés par la fraîcheur
* prendre mon temps pour les petites choses en apparence insignifiantes
* recevoir un signe amical inattendu
* être invitée quelque part où je connais / je ne connais pas tout le monde
* m'évader dans un bon bouquin
* faire des compliments sincères
* la méditation sans planer
* pouvoir lire avant le sommeil, sans déranger personne
* un bon café qui éclaircit les idées
* me sentir aimée, sans démonstration
* quand tout est propre et en ordre autour de moi, par des mains invisibles (hélas, je ne peux compter que sur les miennes...)
* jouer même si je ne gagne pas à tous les coups
* aller voir des expositions, plutôt seule
* aller au théâtre, au cinéma avec quelqu'un, surtout si les fauteuils son confortables
* m'asseoir sur la terrasse d'un café, regarder les gens en essayant de deviner leur histoire
* une conversation qui va à l'essentiel, au fond des choses
* manger des pastèques en Hongrie, en été
* remettre les choses au lendemain
*........
Ce que je déteste :
*
remettre les choses au lendemain
* les égocentriques qui ne savent parler que d'eux-mêmes
* les motos qui pétaradent (idem pour une certaine "musique")
* être bousculée  dans mon rythme
* les esclandres
* la violence sur plus vulnérable
* le manque de nuances
* les m'as-tu-vu et superficiels, ceux qui ignorent le doute
* la trahison et l'hypocrisie
* l'apitoiement sur soi paralysant
* le cynisme stérile
* le catastrophisme pleurnichard
*
être submergée
* ........

Voilà, si ça vous tente!

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Attila József (1905-1937) * "Ma mère"

2 Mai 2009, 19:30pm

Publié par Flora


Ma mère

Je la vois, tenant son bol à deux mains.
Le soir tombait, c'était dimanche.
Elle souriait en silence,
Assise un peu dans la pénombre.

Elle apportait, de chez Son Excellence,
Une assiettée, tout son dîner.
Nous nous couchions et je songeais
Qu'eux en mangeaient une marmite.                       
                                                                                Anyám
C'était ma mère, mince et bientôt morte,             A bögrét két kezébe fogta,               
Car les laveuses meurent jeunes.                       ùgy estefelé egy vasárnap
Leur corps tremble sous les fardeaux,                 csöndesen elmosolyodott
Le repassage use la tête.*                               s ült egy kicsit a félhomályban  -

La vapeur semble un nuage apaisant                  Kis lábaskában hazahozta
Sur le linge sale en montagnes.                         Kegyelmeséktöl vacsoráját, 
Pour ce qui est de changer d'air                        lefeküdtünk és eltünödtem,
Les laveuses ont le grenier.                              hogy ök egész fazékkal esznek  - 

Je la vois finir, le fer à la main.                          Anyám volt, apró, korán meghalt,
Sa taille, toujours plus fragile,                           mert a mosónök korán halnak,
A été brisé par le capital.                                 a cipeléstöl reszket lábuk
Pensez-y bien, ô prolétaires !                            és fejük fáj a vasalástól  -

Courbée par sa tâche, elle était pourtant            S mert hegyvidéknek ott a szennyes !
Une jeune femme et je l'ignorais.                        Idegnyugtató felhöjáték
En rêve, elle avait un tablier propre,                   a göz s levegöváltozásul
Parfois, le facteur lui disait bonjour.                    a mosónönek ott a padlás  -

*il s'agit du fer à l'ancienne, avec du charbon de bois       Látom, megáll a vasalóval.
                                                                   Törékeny termetét a tôke
                                                                   megtörte, mindig keskenyebb lett  -
                                                                   gondoljátok meg, proletárok  -

                                                                   A mosástól kicsit meggörnyedt,
                                                                   én nem tudtam, hogy ifjù asszony,
                                                                   álmában tiszta kötényt hordott,
                                                                   a postás olyankor köszönt néki. 
                                                                  traduction : P. Eluard                                                                                           1931 

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Oeuvre de Gilbert * "Tout un cinéma"

1 Mai 2009, 13:45pm

Publié par Flora

   Les autres vont au cinéma. Je n'ai pas droit à ce plaisir. Je passe toutes mes soirées devant les pires cassettes. Abel n'aime ni l'intelligence ni la promiscuité. Il tolérerait le grand écran si on pouvait lui garantir une salle vide, réservée à son usage exclusif, avec l'esclave à ses côtés, c'est-à-dire moi. Il se gaverait de son dolby, d'effets spéciaux, de mitraillages et d'explosions, hémoglobine, racolage, comme seuls acteurs des dinosaures ou des Martiens factices.
   Son cerveau est vulgaire, son corps trop lourd pour être déplacé. Il ne supporte que son canapé où  il m'oblige à me vautrer. Pour lui être agréable, il faut rester cloîtré, loin des fenêtres. Que cela me fasse souffrir fait partie du jeu. Abel a besoin d'un souffre-douleur et comme je suis tout près...
   Je me prénomme Valérien mais il préfère m'appeler Caïn, à cause de la Bible. Cette supercherie lui permet d'affirmer qu'un jour, je le tuerai. "Et tu le paieras cher ! L'oeil sera dans la tombe, il te regardera." Il ne connaît qu'une citation mais l'estropie cent fois par jour. Qu'il n'y ait pas plus pacifique que moi importe peu. Ses navets lui décrivent un monde de psychopathes, de tueurs en série, de justiciers dévastateurs. Il me prête  leur étroitesse de vue et leur malignité.

   Caïn me fait la tête. Il n'ose pas me regarder en face. Je vois dans le miroir sa moue de supplicié. Il lit sans cesse des scénarios, soigneusement choisis pour leur teneur intellectuelle.  Il les apprend par coeur, faute de voir les images. Celui d'aujourd'hui convient à merveille. "La sentinelle" de Desplechin, une histoire de cadavre. Il doit m'imaginer en décomposition. Accélérer ma mort le tente énormément mais le courage lui manque  pour frapper tout de suite. Je ne désespère pas. La haine va s'accroître. Notre vie ralentie lui ruine le moral.
   Si je l'écoutais, je passerais mes journées à m'exhiber dans Valenciennes. J'irais au dix-huit salles de la Briquette, manger des esquimaux ou embrasser les filles. Il recueillerait les miettes de mon triomphe. Monsieur se prend pour un cerveau mais toutes ses pensées sont au-dessous de la ceinture : devenir acteur célèbre, attirer jusqu'à lui des nuées féminines, ses pauvres rêves d'accouplements sordides.
   Il me prétend stupide, ne comprend pas que je le manipule. Mon rôle de larve sans cervelle, je le peaufine avec amour. Je hausse le son. Je souris aux crétins de mon petit écran. Je répète en criant les répliques affligeantes, les phrases minuscules d'Arnold Schwarzenegger. Un jour, il va craquer. Lui qui se croit malin, cite Antonioni, Chahine et Angelopoulos, sans se douter que je connais leurs films, il ne lui vient pas à l'idée que si j'étale tant de bassesse, c'est pour me suicider. L'arme est assise tout près de moi ; elle ne sait pas qu'elle va frapper. Elle n'ose pas encore.
[...]

 

Version  "valenciennoise" du texte paru dans une revue sous le titre "Chacun pour soi". Ci-dessus le début de la nouvelle version parue dans l'anthologie "Oser" aux éditions Page à Page   1999.
La composition géniale de la nouvelle ne laisse comprendre qu'à la fin qu'il s'agit de jumeaux siamois et du coup, on reprend la lecture sous un nouvel éclairage... C'est aussi une variation sur l'ambivalence des goûts et de la nature humains.

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