Le blog de Flora

Questionnement sur l'épicurisme

13 Novembre 2008, 19:23pm

Publié par Flora

  
  Epicure
a fondé, en 306 av. J-C, le Jardin, petite communauté près d'Athènes où il accueillait hommes, femmes, libres et esclaves, pour dispenser ses idées, sous forme de conversations. Hélas, de ses 300 textes, il nous reste quelques Maximes et trois Lettres.
    Lorsque je l'ai découvert, c'était comme une révélation : j'étais donc née son adepte, je le pratiquais, j'y aspirais sans le savoir! Quand Gilbert  -  à l'opposé de mon inertie apparente  - me reprochait mon "manque d'ambition" et de combativité dans certaines situations, je répliquais avec un tranquille "à quoi bon de se taper la tête contre mur si cela ne fait pas avancer les choses", ce qui avait l'art de l'exaspérer.
 Lui, boulimique de travail comme si ses jours avaient été comptés  -  et de fait, ils l'étaient  -   ne s'arrêtait guère pour jouir du résultat obtenu, il visait déjà plus loin, plus haut. Défis éternels, dépassement de soi.
    Epicure, l'hédoniste ascète, prône la maîtrise en tout : en nos désirs, éliminant ce qui peut bouleverser l'équilibre serein et en plaisirs terrestres de toutes sortes (on lui a collé, par pure calomnie jalouse, les accusations d'excès en tous genres). Face aux moralisateurs austères, il remplace le bien et le mal par le bon et le mauvais , en plaçant l'individu au centre de son intérêt et en éliminant les dieux en même temps que la crainte de la mort. " La mort n'est rien pour nous, puisque lorsque nous sommes, la mort n'est pas là et lorsque la mort est là, nous ne sommes plus."  Cela ouvre des perspectives inouïes ! Il veut avant tout positiver, comme nous dirions aujourd'hui. "Il n'y a rien d'effrayant dans la vie pour celui qui a compris qu'il n'y a rien de terrible à ne pas être " et cela me renvoie de façon évidente et lumineuse à ce que j'ai noté sur la première page de mon blog, pour l'anniversaire de la mort de Gilbert, en juillet dernier, maladroitement, certes, mais dans l'esprit du grand Epicure, sans le savoir.
    Est-il actuel de nos jours? Dans un monde aux valeurs déliquescentes, où l'homme a la cruelle impression d'être abandonné par la politique, les dieux et les philosophes, Epicure l'invite à construire son monde intérieur, y trouver le bonheur et la sérénité dans un univers maîtrisé.
    Rarement on a vu autant de livres, de conférences prétendre nous offrir la recette de ce bonheur et de cette sérénité. C'est que nous devons en manquer cruellement!... 

    

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Antal Szerb (1901-1945) * Madelon, le chien

12 Novembre 2008, 10:52am

Publié par Flora

[...] Dans l'après-midi, on sonna à la porte. Bátky émergea de ses rêves bourgeois et ouvrit. La dame se tenait sur le seuil.
    -  Je viens chercher Madelon, dit-elle avec simplicité.
    -  Oh! oh, et encore oh! dit Bátky, perdu dans la contemplation des méandres du destin. Prenez place. Madelon est toujours en vie. Mais comment m'avez-vous trouvé? Tout de même, Londres est une grande ville...
    -  C'était très facile, dit la dame. Hier, vous m'avez laissé ce livre pour que je le tienne pendant que vous vouliez bien vous charger de Madelon. Dans le livre, il y avait une lettre adressée à János Bátky à Londres, Francis Street... je suppose que c'est vous. Je suis venue l'après-midi pour vous trouver à la maison. Je voudrais m'excuser... j'imagine ce que Madelon pouvait vous faire endurer cette nuit... pauvre homme!
    -  Oh, nous commencions à devenir amis, dit Bátky avec pudeur. Toute la nuit, je l'ai caressé en pensant que c'était votre main qui le touchait.
    -  Vous êtes charmant, dit la dame en ôtant son chapeau.
  Bátky vit à aussitôt à quel point elle était superbe. "J'ai toujours aimé les femmes des marchands de tabac. Elle a quelque chose de la blondeur du tabac de Virginie dans les cheveux."
   Ils firent du thé et tandis que la dame le versait, Bátky saisit l'occasion pour noter sur un bout de papier : "Les amours débutent en septembre ou en janvier."

   Après le thé, il s'assit aux pieds de la dame et posa sa tête sur ses genoux. Il imagina qu'ils étaient chez elle, à la maison. A East Ealing. Sur les murs, la famille suspendue, le grand-père avec ses favoris. Le gramophone diffuse des chants de Noël. Tout est calme et immuable. L'Empire britannique sur ses fondements solides. Madelon joue avec un chaton devant la cheminée.
   Les lèvres de la dame avaient le goût d'une confiture de fraise faite maison. Elle ôta ses vêtements avec les gestes calmes et doux de quelqu'un qui sait que demain sera un autre jour. Tant de détermination émanait de son être que Bátky ne s'étonna même pas de sa conquête. Apparemment, chez eux, c'est la suite normale du thé. Jenny faisait de même...
   -  Je reviendrai, dit la dame vers le soir.
   -  J'en serai heureux, dit Bátky avec conviction. Me diriez-vous votre nom?
   -  Oh, je croyais que vous m'aviez reconnue. Vous avez pu voir souvent ma photo dans la presse. Je suis la Comtesse de Rothesay.
   Et elle s'en alla.
   Cet accord final peina Bátky car il appréciait la sincérité chez les gens. Dans la plupart des cas, il rompit avec les dames qui prétendaient se faire arracher une dent tandis qu'elles étaient dans les bras d'autres hommes. Pourquoi a-t-elle honte d'être la femme d'un marchand de tabac jeune mais aisé? Les Anglais sont d'incurables snobs. Si j'avais une petite maison à East Ealing, avec le grand-père aux favoris suspendu aux murs, je ne le nierais pas.
   Ce mensonge le démoralisa tellement qu'il ne tomba pas amoureux de la dame. Sa solitude pesait comme un plafond s'affaissant progressivement sur lui. Dans les rues de Londres, c'était toujours le crépuscule, avec une pluie fine; sur Campden Hill, de vieux messieurs déambulaient vers le repos éternel. Rien que dans le quartier de Kensington, deux millions de vielles dames habitent. La vie n'a aucun sens. Quelque part, au fond d'un château écossais peut-être, ou dans une allée obscure d'arbres centenaires, une comtesse ténébreuse met fin à sa vie, à l'instant même.
   Un jour, la dame réapparut. Ils passèrent de nouveau un après-midi très agréable. Bátky était était d'humeur sensible et confiante, il racontait Budapest où les cafés projetaient sur la rue leurs lumières intimes, et les serveurs savaient quel journal vous donner à lire et de mystérieux pauvres nettoyaient la belle neige blanche, à la pelle, la nuit.
     -  Comment vous appelez-vous? demanda-t-il, s'attendant à ce qu'elle soit enfin sincère.
     -  Mais je l'ai déjà dit. Je suis la Comtesse de Rothesay.
   Bátky devint froid et distant. Il se rendit comte qu'il ne serait jamais proche de cette femme et que l'amour ne vaut rien sans l'intimité entre les âmes. 
     -  Demain, je pars, dit-il, pour la France où mon père est gardien de tour à Notre-Dame.
     -  Quand reviendrez-vous? demanda la dame.
     -  Je ne reviendrai jamais, répondit Bátky lugubrement.
     -  Comme vous voulez, dit la dame en haussant les épaules et elle descendit prestement les escaliers.
   Quelques jours plus tard, le Sunday Pictorials publia de nouveau la photo  de la Comtesse de Rothesay. C'était elle.
   "Les femmes sont indéchiffrables"  nota Bátky sur un bout de papier qu'il rangea soigneusement.

Sa phrase favorite exprime parfaitement la légèreté de l'écriture d'Antal Szerb :  "On peut soulever des poids lourds avec des gestes d'haltérophiles, mais il est bien plus élégant de le faire comme si on ramassait simplement un mouchoir de femme..."

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La Tour de Galata à Istanbul * lavis d'encre (1989)

10 Novembre 2008, 04:30am

Publié par Flora










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Oeuvre de Gilbert * "Le Mépriseur"

9 Novembre 2008, 10:35am

Publié par Flora

[...] L'orgue résonne de ses tuyaux, siroupeux, racoleur, farci de fausses notes qui rendent supportable sa prétention, ajoutent au comique des voix reprenant en coeur ou croyant le faire, alors qu'ils ne sont pas deux paroissiens à suivre les mêmes mesures. Peut-être essaient-ils, par ce tintamarre, d'étouffer les paroles si niaises que les moins obtus pourraient s'en étonner, les indociles, ceux que le simulacre ne rassure pas, qui se sentent trop près de la mort pour espérer qu'elle les épargne, trop usés, trop ridés pour souhaiter se prolonger d'éternité.
   Un étrange ballet commence alors, parodie d'un jeu de son enfance par lequel se vérifiaient la coordination des mouvements et la capacité de se concentrer sur un message. Les genoux plient, craquent et se déplient, les mains se lèvent ou se joignent, les dos se courbent, se redressent. On se lève, se déplace, avec plus ou moins d'harmonie, plus ou moins de conviction, selon l'âge, le sexe et la vigueur des rhumatismes. Il s'est assis furtivement sur le dernier banc, afin de ne pas susciter trop tôt curiosité et rejet, afin que l'effet de surprise joue à plein, lorsqu'il l'aura décidé et seulement alors.
   Quand il se lève, choisissant le moment où les têtes ploient devant l'hostie spectaculairement brandie, il sait que la comédie est achevée, qu'il lui appartient d'en rédiger amoureusement la dernière scène, celle dont la drôlerie ne fera rire que lui. Ses pas résonnent dans l'allée, féroces, mathématiques, sans excessive rapidité ni lenteur artificielle, attirant les faciès béats vers ses vêtements détrempés, ses cheveux ruisselants et et ses yeux triomphants, suscitant les murmures ébahis, les grondements éteints de ceux qui n'osent pas. Il doit s'imprégner de chaque soupir, haussement de cils, plissement de bouches ou de museau, pauvre offrande à déposer sur Sa tombe, à creuser un peu plus la sienne.
   Reposant précipitamment son dieu, le prêtre le regarde accéder au domaine interdit qui le protège du commun des fidèles, la hauteur fière où s'effiloche la vanité de sa tâche. La colère durcit son front dégarni qui rejoint la tonsure, rapproche les sourcils ; ses lèvres s'entrouvrent mais il ne sait quoi dire et ne peut profaner le temple de ses imprécations. Vifs, diligents, toute onction retroussée, deux hommes se sont hissés au niveau de l'autel
, pour préserver celui-ci de l'impie, menaçant d'intervenir, de bouter l'infidèle qu'ils encadrent. La carte magique, extirpée de la poche en un geste qui redeviendra routinier, apaise les figures, métamorphose la rage en étonnement. Ses paroles le surprennent, tant elles se montrent fermes et calmes à la fois, tant elles maquillent le dégoût qui ne demande qu'à éclater.
   Tous les pantins s'ébrouent, se hâtent vers le portail, délaissant leurs prières, cependant que le célébrant poursuit, un peu plus verdâtre, le manège qu'il lui serait sacrilège d'interrompre. Tous sont sortis aux premiers mots, sans un signe de croix, un craquement de genou, en se bousculant presque, peu pressés de rejoindre un au-delà dont ils chantaient la gloire quelques instants plus tôt.
   Il redescend l'allée, s'éloigne du marmonnement pieux dont l'ecclésiastique se croit obligé de le bercer, afin de le préserver, d'empêcher que le fantôme de bombe par lequel il a vidé les lieux ne vienne à exploser, versant ses entrailles laïques en plein sanctuaire. Les bancs alignent sous ses yeux un mouchoir aux initiales brodées, deux missels répandant leurs figures auréolées, un sac, une béquille, mais ce n'est pas ce désordre qu'il veut braver.
   Se retournant, il apostrophe le cadavre de bois suspendu dans le choeur, bras et jambes cloués, poitrine transpercée, ridicule sous la couronne d'épines et les quatre lettres qui le désignent, insupportable d'inexistence. Il vocifère à s'en rompre la voix, à en ébranler voûte, vitraux, piliers, chapiteaux, sachant que cela ne suffira pas, que les murailles resteront debout et qu'il lui faudra descendre plus bas, cracher sa haine ou la cacher, à en perdre la tête.

 Extrait du romanLe Mépriseur (éd. Manya, 1993). L'extrait est un peu plus long que d'habitude mais je n'ai pas eu le coeur d'en couper pour préserver la force envoûtante du style. L'ancien policier vide la cathédrale sous prétexte d'une alerte à la bombe, acte dérisoire pour tenter d'apaiser sa souffrance inexpiable.

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Bribes de mémoire 17. Vacances d'été

8 Novembre 2008, 01:43am

Publié par Flora

  Curieux pouvoir suggestif maternel sur l'imaginaire sensitif enfantin ! Ma mère nous transmet ainsi ses sensations, sa propre nostalgie, débordantes dans ses récits, jusqu'à l'intonation de sa voix, pour ce coin de paradis ainsi créé qui, chose étonnante, se montrera à la hauteur, tous les étés de nos vacances de rêve...
   Objectivement, c'est un petit village perdu dans des collines boisées, mais pour nous, enfants de la Grande Plaine, habitués à sa  "planitude" absolue, la moindre bosse fait exotique. Une unique route asphaltée le traverse; les autres rues sont en sable ou en poussière, transformées en torrents qui les dévalent, par temps d'orage. Les gens vivent de leurs maigres parcelles, ayant été obligés de se regrouper en coopérative forcée après la répression qui suit les événements sanglants de 1956. Ils ont droit à un lopin privé, aux côtés des terres "communes". Malgré le fait que tous sont logés à la même enseigne, l'ancienne distinction entre paysans riches et pauvres persiste dans les consciences et empoisonnera quelques amours dépareillées.
   J'y passe les étés de mon enfance et de mon adolescence, dans un bonheur absolu (si, si, ça existe!), dans la légèreté que vous octroie la liberté, loin de l'autorité des parents, sous l'affectueuse bienveillance de ma tante. Pourtant, aucune distraction sophistiquée à l'horizon, la télévision même fait son apparition vers mes 15 ans, un unique poste dans la Maison de la Culture qui sert aussi de salle de projection pour la séance hebdomadaire de cinéma. Une épicerie, un bureau de poste, une école et une église - les adolescents de nos jours tiendraient-ils à sacrifier un seul jour de leurs vacances dans un tel trou perdu ?
   Je loge le plus souvent chez ma tante préférée. Je garde leur vache, je participe aux travaux des champs : ramassage du foin, des pommes de terre, désherbage du maïs, marchant parfois des kilomètres à pied nu, mon grand plaisir. Il arrive qu'à la tombée du jour, nous arrêtions en chemin une charrette qui rentre, chargée d'une montagne de foin que j'escalade pour enfouir mon nez dans ce "matelas" au parfum de l'été.
  Mes tantes m'accompagnent dans mes premiers bals; elles font "tapisserie" sous prétexte de servir de gardes rapprochées. Premiers flirts ingénus : comment cela aurait-il pu en être autrement sous autant d'yeux vigilants? Mais cela n'empêche pas les premiers frissons, les regards obliques échangés, les étreintes chastes de ces danses démodées qui permettent de se toucher au lieu d'enfermer chacun dans sa triste bulle solitaire...

la suite suivra...

 

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Zoltán Körösi * Sang de cerise

6 Novembre 2008, 11:26am

Publié par Flora

[...] Chaque fois, je m'installe d'abord devant le miroir, je me regarde, je regarde mon visage, ma chevelure, j'y cherche les cheveux blancs.  Il arrive que j'enlève aussi ma chemise et je me demande pourquoi ce corps, le mien, ne veut pas admettre que je suis encore la même à l'intérieur. Je me regarde dans le miroir mais, jour après jour, c'est une vieille inconnue qui me renvoie mon regard.
   Son visage est ridé, ses yeux délavés.
   Je me coiffe, je peux rassembler dans ma main une poignée de cheveux tombés.
   Bien sûr, je sais, tout le monde a cru à l'époque que je n'irais pas à l'enterrement, que j'aurais peur ou honte. Ils pouvaient croire tout ce qu'ils voulaient.
   Béa gisait encore dans le plâtre, on parlait d'eux dans les journaux, ça s'était passé près de Lepsény, comme dans une blague, la Wartburg au nez rond avait été emmenée directement à la casse, et moi j'étais là, à côté du trou, du tas de terre. J'avais mis des bas noirs, une jupe noire, un corsage noir, tout en noir, comme une vraie veuve, et c'était ce que j'étais, je me tenais au deuxième rang mais j'avais fait faire une couronne de vingt-cinq roses, des boutons rouge cerise parmi des branches de pin, pour qu'ils fleurissent encore des jours après. La lumière coulait à flot et le soleil brillait, j'écoutais la musique stridente venue des haut-parleurs, les instruments à vent grinçants, et les cymbales qui éternuaient dignement. Un homme vêtu d'un costume sombre se tenait derrière le micro, il allait faire un discours lorsqu'il s'est mis à pleuvoir d'un seul coup, des petites gouttes mais qui tombaient très dru, comme si on avait arrosé avec une sorte de gigantesque tuyau, et pendant ce temps-là, le soleil continuait de briller, aucun nuage ne bougeait, pourtant, en un instant le sol est devenu gluant, glissant. L'asphalte devait l'être aussi à Lepsény, ai-je pensé, et j'ai tourné mon visage vers le ciel pour que l'eau le lave, qu'elle coule tout le long de mon visage, je n'ai rien à faire du maquillage, ce sera comme si j'avais pleuré.
   C'est vrai, j'ai toujours su me taire mais jamais pleurer.
   Je ferme les yeux, sans dormir bien sûr, mais tout s'éloigne progressivement, j'ai l'impression que le temps s'estompe, mais en moi, à l'intérieur, il reste immobile.
   Des taches rouges et noirs, derrière mes paupières.
   Le soleil y brille.
   Et j'entends, j'entends distinctement qu'ils bavardent là, dans la chambre, un homme et une femme, avec peu de mots, ou plutôt disant rarement quelque chose, comme ces gens qui se connaissent tellement que les mots sont superflus. Ils avalent des syllabes ou bien ce qu'ils disent n'a même pas de sens, il suffit qu'ils soient ensemble tous les deux, leurs voix, leurs corps, indissociables.
   Et lorsque le soir, entre les cheminées et les murs sans fenêtres, le soleil brille de nouveau jusqu'ici en oblique, lorsqu'il ne fait presque qu'effleurer les maisons de la rue Pannónia et que sa lumière est rouge, comme du sirop de cerise épais et collant qui coulerait tout autour des fenêtres noires, moi, je m'accoude de nouveau du côté de la rue, je regarde les vitrines déjà éclairées qui attirent les insectes, les moustiques, comme des voiles vivants s'agitant autour des lumières, et je regarde les autos, le bus numéro 15 qui déverse et qui aspire les gens, oui, je regarde avant tout les gens, ils se dépêchent, ils se prennent par le bras, ils se bousculent, ils s'évitent les uns les autres, comme ils sont nombreux! c'est une idée qui me vient toujours, mais seulement comme ça, comme si ce n'était pas moi qui le pensais, moi qui vis ainsi, comme si, jusqu'ici, j'avais seulement rêvé ma vie entière, les jours cliquettent comme un moteur de Wartburg, ils cliquettent, moteur deux temps oblige, et je sais que la vie qui est en moi, ce n'est déjà plus, ce n'est déjà plus, ce n'est déjà plus moi.

Fin de la nouvelle précédente, je n'ai pas pu résister à la tentation de mettre la fin qui se termine comme une musique qui se meurt en sourdine...

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Col en dentelle * pastel

5 Novembre 2008, 09:46am

Publié par Flora



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Oeuvre de Gilbert * Miniatures

4 Novembre 2008, 22:43pm

Publié par Flora

 
Instituteur
  Baptiste aime son métier, le plus beau du monde, comme il le dit le mardi soir, le samedi midi et les veilles de vacances.
  Instruire une trentaine d'enfants qui ne demandent qu'à tout connaître de la vie des abeilles, de Vercingétorix, des tables de multiplication, est une tâche magnifique. Former des citoyens, réprimander l'élève qui assomme un camarade afin de lui voler son cutter, son revolver, la vocation devient sacerdoce. Et il y a plus exaltant encore : remplacer à la fois les parents, l'infirmière, l'assistante sociale, la police, la justice...
Parfois, la tête de Baptiste lui tourne un peu. Tant de responsabilités... Aujourd'hui, par exemple : avant de le piétiner, comme chaque vendredi soir, pour exiger la suppression  des cours  du samedi, Madame Teigneur, mère du petit Jean, a eu la délicatesse d'enlever ses talons-aiguille.

 
Galanterie
  Si une femme se présente avec vous devant la porte d'un ascenseur, écartez-vous poliment pour la laisser entrer. Informez-vous de l'étage qu'elle souhaite rejoindre et appuyez à sa place sur le bouton.
  Si vous souhaitez la violer pendant que la cabine progresse, demandez-le gentiment et prétextez une surdité pour ne pas comprendre la réponse ; les hommes doivent être galants avec les femmes, ce qui ne dispense pas ces dernières de respecter en l'homme le handicapé qui sommeille.

 
Formol 
  Dans de petits bocaux de tailles diverses, il conservait le souvenir de ses chéris, morts prématuréments, une oreille de Poucet, le persan paresseux, une patte de Michigan, le basset artésien, le bec d'Abel, caneton jaune, une aile de Prosper, serin siffleur, un orteil de Lucette, sa femme morte dans un accident de voiture.
   Une nuit d'orage, un bruit terrible le réveilla. Ce n'était pas le tonnerre, l'odeur de formol l'indiquait bien, mais la chute du musée, renversé par Minet, gouttière terrorisé par une rafale d'éclairs.
   Depuis, il garde un seul bocal, un peu plus grand que les précédents. Minet y flotte, entier, parmi les patte, bec, aile, orteil.

Adresse
  Pour Noël, croyant bien faire, la municipalité offrit aux Sans Domicile Fixe de la commune un beau carnet d'adresses.


Miniatures,
  éditions Editinter, 1999
  
 

  

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Bribes de mémoire 16. Rêves promis

3 Novembre 2008, 19:55pm

Publié par Flora

 
Nos premiers départs en vacances chez les grands-parents maternels s'apparentent plutôt à des expéditions et en y repensant, j'admire le courage et la ténacité de ma mère pour s'y lancer, aller et retour, à travers un pays qui se remet lentement des blessures de la guerre. D'après ses récits, la première traversée de Budapest en tramway, avec un bébé de six mois - moi-même - et les bagages, offre un vrai spectacle de désolation. Une ville encore en ruines car les Allemands s'en sont retirés au printemps 1945, sous la poussée de l'armée russe et après avoir fait sauter les huit ponts sur le Danube, en plein après-midi, chargés de piétons et de véhicules...
   Il faut prendre le train vers huit heures du soir, en changer trois fois avant d'arriver le lendemain après-midi (cela donne une idée de la vitesse des trains aux banquettes en bois, d'un confort très rustique et des temps d'attente interminables, pour faire quatre cents kilomètres), vers seize heures, dans une petite gare. Mais ce n'est pas encore fini! Le village de nos rêves se cache dans les collines, à quatre kilomètres de la gare. C'est mon oncle qui vient nous chercher, et en fiacre, s'il vous plaît, comme des vrais seigneurs! Le fiacre ne sert que pour les grands jours, essentiellement des mariages et pour notre arrivée!
   Ma mère prétend depuis toujours que l'air ne contient pas la même dose d'oxygène, une fois le Danube traversé, mais bien supérieure, et nous le ressentons effectivement ainsi. A mesure que nous nous approchons de la montée vers la maison des grands-parents, l'excitation augmente et je la ressens des décennies plus tard, intacte, tant elle m'envahit à chaque fois comme une onde bienfaitrice, une promesse de pur bonheur qui m'attend à coup sûr.
   La maison se remplit aussitôt : les oncles, les tantes et les cousins accourent de toute part et une quinzaine de personnes se serrent en grappes dans la petite cuisine de ma grand-mère, dans un bruissement joyeux. On constate les changements survenus depuis l'an passé, les enfants grandis, un ou deux bébés de plus. Les vieux ne changent pas. Ils ont toujours la même allure, intemporelle. Ils le resteront ainsi pour l'éternité, dans ma mémoire...

la suite suivra...

 

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Zoltán Körösi * Sang de cerise

2 Novembre 2008, 17:03pm

Publié par Flora

[...] Cette après-midi-là, il faisait encore chaud et la lumière tombait en cascade sur la cour, j'ai bouché un peu le tuyau d'arrosage avec mon index pour vaporiser l'eau sur les géraniums, et j'ai regardé la buée, une sorte de petit nuage qui montait en se décomposant en arc-en-ciel, je portais ma chemise bleue sans manches, des sandales et une jupe froncée, j'imaginais comme il serait agréable de se baigner là, tout simplement, debout sur les carreaux de grès jaune, j'imaginais les gouttes d'eau tiédie retombant sur moi, et la toile bleue plaquée sur mes seins, la jupe sur mes cuisses, mes cheveux devenus tout foncés, collés sur ma tête comme un foulard serré, un casque brillant.
   Je tenais le tuyau frais quand j'ai entendu la pétarade du moteur du côté de la porte.
   La Wartburg, ai-je reconnu tout de suite, et j'ai tendu l'oreille vers le claquement de la portière.
   Czabánferi ouvre le portail et, au moment où il fait demi-tour, à ce moment-là seulement, il lève les yeux, droit sur moi. Il s'arrête, non seulement parce qu'il me voit arroser les géraniums avec le tuyau, mais parce qu'il sait, lui aussi, de quelle manière les couleurs de l'arc-en-ciel scintillent dans la buée, parce que dans les rayons du soleil chaque goutte d'eau ressemble au jaillissement d'une fusée de feu d'artifice, et j'ai vu qu'il savait aussi que la robe mouillée collerait de plus en plus à ma peau, il s'est donc arrêté et, depuis l'ombre du portail, il a regardé, ébahi, vers la lumière tandis que derrière lui continuait à cliqueter  le moteur de la voiture, comme une énorme horloge grinçante qui, tout à coup, ne peut plus faire tourner la figurine de bois qui prédit le mauvais temps, raide silhouette masculine à la moustache taillée. Nous nous sommes regardés ainsi, Czabánferi et moi, jusqu'à ce que la femme assise derrière le pare-brise bombé se mette à crier, Béa s'est mise à crier, elle a même appuyé sur le klaxon de la Wartburg, au cas où le bruit du moteur aurait couvert la voix, elle a klaxonné longuement, et avec l'autre main, elle a fait des gestes pressants, et ça n'a pas été vain puisque Czabánferi, comme obéissant à un ordre, a levé la main en signe de réponse, et il est reparti, il s'est assis derrière le volant, il a appuyé sur l'accélérateur et il est entré dans la cour. Il a regardé droit devant lui en passant près de moi au ralenti, jusqu'au coin du fond, près de la porte de la cave, où il avait l'habitude de se garer de telle façon qu'on ne pouvait ouvrir la portière que du côté du volant et que Béa aussi devait s'extirper de ce côté-là.
   J'ai regardé le visage de Czabánferi mais même sans le vouloir je ne voyais que le sourire triomphant de Béa, celui de la gagnante à qui il suffisait de klaxonner et d'agiter la main, et tout en serrant le tuyau noir, j'apercevais le rayon de soleil qui brillait sur le toit bombé, le capot et le coffre de la Wartburg et j'ai vu les géraniums rouges prendre une couleur cerise dans le reflet de la voiture bleu-ciel. [...]

Traduction: R.T. (avec la collaboration de Gilbert Millet)
Edition  Noran  2001

Zoltán Körösi  (né en 1962)  est un des éminents représentants de la nouvelle génération d'écrivains, émergeant de la période post-communiste. Son écriture oscille entre réalisme et merveilleux pour aborder le basculement des repères dans un style foisonnant.  

 

 

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