Conversation en salle d'attente
Depuis hier soir, je n'arrive pas à m'en libérer l'esprit. 
Les grands malheurs des autres parviennent-ils à nous délivrer des nôtres, du moins à nous décharger d'une parcelle du poids qui pèse sur nous?
En parler, est-ce que cela enlève de cette charge émotionnelle suffocante?... La personne qui s'est ainsi débarrassée d'un fragment de son histoire en la partageant, s'en est trouvée manifestement soulagée. Celles qui l'ont écoutée, ploient sous le fardeau de l'indicible horreur.
- Vous avez perdu combien?
- Une dizaine de kilos. Et vous?
- Quinze au moins. Ils vous donnent combien de temps?
- Trois à six mois tout au plus. C'est comme ça. Je suis là-dedans depuis longtemps, vous savez. il faut bien que ça se termine un jour.
- Moi, j'ai commencé à 17 ans. Je me rappelle le sentiment d'horreur en me levant le matin et que tous mes cheveux sont restés sur l'oreiller... Mais bon, on s'habitue à tout. J'en suis à ma sixième opération.
- Quel âge avez-vous?
- Bientôt 53. J'ai l'impression que chaque fois qu'un coup dur me tombe dessus, ça recommence. C'est mon fils... Il est violeur multirécidiviste - j'ai du mal à le prononcer - à cause de la drogue et l'alcool... Il a commencé avec sa petite soeur, puis il a fait de la prison à cause d'une petite de 8 ans à la Ducasse... Sa compagne se drogue aussi...
- ...
- Mais le pire, c'était il y a quelques mois... Là il a pris 20 ans...
- ...
- Je n'en dors plus depuis, je ne fais que pleurer toute la nuit. Vous imaginez: il s'est attaqué à sa petite fille d'un an!... Et sa femme qui regardait... Drogués tous les deux... C'est moi qui ai appelé les pompiers; on l'a emmenée en hélicoptère mais il n'y avait plus rien à faire... J'étais avec elle, je tenais dans mes bras ce petit tas de chair en sang, j'ai continué à la bercer même quand elle est morte dans mes bras... Je n'arrive pas à m'en remettre... La psychologue m'a conseillé de m'acheter une poupée: je dors avec, je la serre dans mes bras, je la berce... Ca m'apaise un tout petit peu.