De la perception du beau...
La philosophie étudie le domaine de la beauté depuis longtemps; ce qui m'intrigue surtout, c'est de comprendre "comment ça se passe dans le cerveau?" L'article de Delphine Lorin-Etuy dans la revue Science m'a offert quelques précieuses pistes.
Une curiosité en passant: si les hommes et les femmes peuvent donner la même définition de la beauté artistique, ils y arrivent par des circuits cérébraux différents. Tandis que les femmes activent les deux hémisphères du cerveau, les hommes se contentent du droit... Ce phénomène est dû probablement à la répartition des tâches au cours de l'histoire neuro-cognitive des humains....
Les chercheurs dont Jean-Pierre Changeux ont poussé plus loin l'exploration de l'activité cérébrale grâce au développement des techniques scientifiques d'observation. Les résultats montrent qu'une résonance se produit entre la raison (cortex frontal) et l'émotion (amygdale), que les circuits du plaisir, de la récompense s'activent.
Une fleur, un paysage, un visage peuvent également provoquer une sensation de beauté en nous. Cependant, il s'avère que notre cerveau fait rapidement la distinction entre la nature et une création artistique: son ativité n'est pas la même, elle devient plus complexe. Au-delà d'une première réaction de "surprise", le cortex frontal est sollicité pour tenter de comprendre la démarche artistique. Les "neurones miroirs", responsables de l'empathie, s'activent.
Tout le monde a pu constater que le choix entre "je l'aime" et "je ne l'aime pas" se fait en quelques secondes. Les chercheurs de l'Université de Toronto l'ont même mesuré: 4 sec pour le "oui" et seulement 2 sec pour le "non".
Lorsqu'une oeuvre plaît, le cortex visuel est sollicité plus longuement comme si on augmentait l'éclairage pour mieux observer l'objet. De plus, le gyrus fusiforme bilatéral qui sert à reconnaître les visages, entre en action aussi. Dans le cas du "non", on diminue rapidement l'activité du cortex orbito-frontal (en 2 sec), comme si on baissait l'éclairage sur un objet qui n'en vaut pas la peine...
C'est un peu plus compliqué lorsqu'on se dit: "oui, je reconnais que c'est un immense artiste mais je ne l'aime pas..." C'est ce qui m'arrive en regardant Rubens, Picasso ou Matisse, par exemple. Va savoir pourquoi.
Justement, on commence à comprendre pourquoi. Il s'agit de la beauté objective (Picasso, Rubens etc.) ou de la beauté subjective (Rembrandt, Klimt, Vermeer etc.), dans des exemples me concernant. La première est analysée par le circuit cortical évolué et l'insula (siège de l'empathie): je le juge beau, mais je ne l'aime pas. La seconde fait entrer en jeu le goût personnel, pour ne pas dire l'histoire personnelle, avec cette mystérieuse amygdale qui ne se trouve pas au fond de la gorge mais dans les profondeurs du cerveau et qui héberge nos émotions enfouies tout au long de notre parcours personnel.
On pourrait continuer longuement cette passionnante exploration. Ce qui est merveilleusement rassurant pour moi, c'est l'alliance entre la raison et l'émotion: la première aide à comprendre et à maîtriser la seconde, et l'émotion, ce tremblement de l'âme, façonne en profondeur notre humanité.