Cimes et abîmes
Je ne suis pas amateur des bilans à tout va: je redoute leurs facéties d'être négatifs! A quoi bon se ruiner le moral avec l'irréversible? J'ai ainsi traversé les décennies sans trop de dégâts, surfant sur des altitudes. Puis, arrivée à la veille de mon soixantième anniversaire, une angoisse jusqu'alors inconnue m'a saisie. La trentaine, la quarantaine, même la cinquantaine ne présentaient pas de différences notables: j'avais l'impression de planer au-dessus d'un plateau haut mais peu dénivelé (que je me figurais, on ne sait pourquoi, comme le Massif central, sans jamais l'avoir vraiment visité)... Tout d'un coup, le vertige m'a happée, tel l'alpiniste amateur téméraire qui regarde sous ses pieds: tant que je regardais vers le haut, dix, vingt, trente ans durant, pas de grosse différence - mais dans dix ou vingt ans!... Soudain, la pente vertigineuse de la descente est apparue sous mes yeux, avec le gouffre inévitable au bout du chemin. Sans crier gare, la limite de mon "éternité" a surgi avec brutalité.
Aujourd'hui, je pense raisonnablement que ma rencontre avec la mort, un peu plus d'un an auparavant, y était pour quelque chose.
Pendant quelque temps, j'ai cassé les pieds de mes amis avec mes jérémiades. Cela m'a permis d'évacuer ces angoisses inaccoutumées. Ma nature "d'optimiste inconsciente" a pris le dessus. Dès le lendemain, je me suis réconfortée avec l'idée d'être désormais, à la place d'une vieille cinquantenaire, une jeune soixantenaire fringante...