Dans mon enfance, je suis bercée d'histoires de sorcières, racontées par mes grands-parents et par de vieilles voisines comme des expériences vécues, par conséquent, qui ne souffrent pas de doute. Je me souviens de ma première longue (plus de 3 heures) conversation téléphonique avec Claude Seignolle : le grand sorcier devant l'éternel évoque les histoires extraordinaires liées à son Périgord natal et tout d'un coup, je me rends compte que mes souvenirs entrent en résonance, quelques infimes nuance mises à part, avec l'imaginaire des paysans de l'autre bout de l'Europe ! Sorciers de tous les pays, unissez-vous ? ! Soudain, une merveilleuse compréhension, un langage commun.
"De mes yeux vu..." C'est ainsi que tous les témoins, tous les protagonistes éveillent votre confiance, ébranlent votre incrédulité de rationaliste endurcie. Vous ne pouvez pas y croire et pourtant...
J'ai à peu près six ans. Nous avons une vache, source précieuse de notre consommation en lait, fromage frais et crème fraîche (bien que je ne puisse rien avaler de tout cela, leur seule odeur me soulève le coeur). Nous en vendons aussi à quelques voisins qui viennent le chercher vers les 6 heures du soir. Il y en a une parmi eux dont on murmure qu'elle a "le mauvais oeil". Je la vois encore, tout de noir vêtue comme la plupart des femmes ayant passé la quarantaine, le foulard noué sous le menton et le tablier de tous les jours, son pot au lait dans la main. Elle veut à tout prix passer le seuil de l'étable où ma grand-mère est encore occupée à tirer sur les pis, assise sur un petit tabouret et le front appuyée contre le flanc rassurant de la bête qui est reconnaissante d'être ainsi soulagée. Ma grand-mère repousse la voisine vers la maison : "Attends-moi dans la cuisine!" Cependant, celle-ci parvient à glisser un pied dans l'étable et le mal est fait. Le lendemain, à l'heure de la traite, ma grand-mère n'obtient qu'un mince filet sanguinolent à la place du flot épais quotidien. Heureusement, elle sait ce qui lui reste à faire dans ces cas-là, elle connaît le remède. A l'aube, elle tire quelques gouttes du liquide ensorcelé dans une petite auge qu'elle place sur le seuil de l'étable, puis elle le frappe violemment avec un maillet. Vers le soir, les choses rentrent dans l'ordre : la vache est guérie mais ma grand-mère veut vérifier les effets jusqu'au bout. Elle rend visite à la voisine pour constater qu'elle gît au fond de son lit, couverte de bleus... De mes yeux vu...
la suite suivra...