Le blog de Flora

Bribes de mémoire 23. Le sens du passé

14 Janvier 2009, 11:19am

Publié par Flora

  
   Il n'y a pas longtemps, quelqu'un m'a dit : n'est-ce pas réjouissant de se promener ainsi dans le passé ? Ce n'est pas vraiment ce que je ressens... J'ai souvent employé les mots "apnée", "suffocant", "douloureux"  et ce, malgré mon sentiment maintes fois affirmé d'une enfance heureuse. D'où viennent ces sensations contradictoires ?
   Pour moi, ces plongées dans le passé servent essentiellement à mieux comprendre le présent. Je me méfie beaucoup de la nostalgie qui signifie, à mon sens, un malaise du présent et un refus de l'avenir. Rien de plus déprimant qu'un rassemblement "d'anciens combattants" aigris qui évoquent les bons vieux temps où tout était forcément mieux et qui dénigrent le présent dont il se sentent exclus ! Or, je voudrais me sentir bien ancrée dans mon époque et me tourner résolument vers l'avenir, être acteur du moins de mon destin, autant que possible. Me sentir concernée de ce qui se passe, en bien ou en mal, au lieu de me réfugier dans un passé sécurisant qui a conservé intacte l'image de ma jeunesse intrépide...
   Le retour vers le passé signifie fatalement inventaire, bilan. Je ne raffole pas des bilans : je redoute qu'ils ne puissent être négatifs, du moins en partie. Mon épicurisme instinctif me déconseille les regrets inutiles des choses que l'on ne peut de toute façon pas changer.

   Tout cela ne veut nullement dire que je renie le passé. C'est une mine d'or d'enseignements qui servent pour mieux s'orienter dans son présent et dans son avenir, à condition, bien sûr, d'en tirer "la substantifique moelle"...

   La plupart des gens que j'évoque sont morts. Je me promène dans un monde de fantômes que je deviendrai moi-même un jour. Ils vivent dans la mémoire de quelques personnes et ils sont appelés à s'effacer fatalement un jour, pour rejoindre le long cortège des milliards d'humains depuis la nuit des temps... Puis-je me donner l'illusion de les ressusciter un instant ? Ils sont un peu moi, ils m'ont construite, non seulement en me léguant une partie de leurs gènes mais aussi les moments que nous avons partagés.

   Et c'est là que j'en arrive à l'essentiel : plus importante que l'aisance matérielle, ils m'ont donné la capacité de l'émerveillement au monde. J'ai lu quelque part une constatation que je pressentais intuitivement : il faut être doué pour le bonheur. C'est cette initiation-là que j'ai reçue dans mon enfance.
  

Voir les commentaires

Sándor Hunyadi (1892-1942) * En tenue de troufion

12 Janvier 2009, 14:24pm

Publié par Flora

 
[...] A l'intérieur, une sonnerie impétueuse retentit. Vilma prit le plat de charcuterie et les oignons et les emporta. La cuisine devint déserte. Je savais où était la fille, par quel paysage elle passait. Je connaissais les pièces, la salle-à-manger. Les meubles. La table de la salle-à-manger, le divan, l'horloge et les tableaux au mur. 
   La fille allait et venait entre la cuisine et l'appartement. On sonna pour l'eau, le sel. Le robinet coulait. Enfin, le dîner prit fin à l'intérieur. Vilma sortit, secoua la nappe dans le couloir pour faire tomber les miettes. Je revis Piri encore une fois. Déjà vêtue de son manteau et de son chapeau. Elle sortit le café et le sucre pour le petit déjeuner. Toujours sans saluer, elle s'en alla.
   La porte d'entrée claqua. Et je vis descendre la famille que je connaissais, dans le tournant de l'escalier principal éclairé.
   La fille m'appela :
   - Passez chez moi pendant que je range la cuisine.
   Ce "chez moi" était un réduit minuscule. Un réduit sans fenêtre. Plutôt une arrière-cuisine. Elle respirait par la cuisine. A peine de la place pour un lit en fer et une chaise avec une bassine en tôle pour la toilette. Deux clous plantés dans le mur sur lesquels pendaient les jupes multicolores et les corsages bon marché  de la fille. A la tête du lit, il y avait un coffre en bois vert, comme les cantines que les appelés emportent à l'armée. Sur ce coffre, un petit livre de prières était posé, fermé d'une boucle. Il était rempli d'images pieuses à la bordure dentelée. Des Madones bleu azur, des Christ au teint cireux, avec la goutte de sang écarlate sur le front ceint de la couronne d'épines.
   Je m'assis sur le lit. J'écoutais, je regardais la fille s'affairer dans la cuisine. Dehors, dans la cour, régnait une mauvaise odeur nauséabonde estivale. Cependant, dans le réduit sans fenêtre, je crus percevoir le parfum léger de la terre à la campagne. Celui de la chambre paysanne, avec le sol en terre battue. Il se peut que je ne rêvais pas : c'était les vêtements de la fille qui charriaient avec eux ce parfum lointain.
   Je m'impatientai :
   - Venez donc.
   - J'arrive, dit la fille, je me lave les mains car je tripotais de l'oignon. Elle s'approcha du robinet. Elle se mit à laver soigneusement les mains avec un gros savon de ménage.
   Elle finit par entrer dans le réduit.
   - Relevez-vous. Je vais faire le lit.
   Je me mis debout, je l'enlaçai, l'attirai vers moi... Eh bien, j'eus souvent affaire aux femmes, et avant et après.  Mais jamais je ne ressentis une telle pureté, une telle force grave dans une étreinte. Ma force n'était rien à côté de celle avec laquelle cette fille entourait mon épaule de ses bras musclés. Elle prit ma tête entre ses mains et me dévisagea. Tout doucement, elle chuchota :
   - C'est grâce à vos yeux que vous êtes ici. C'est ce qui m'a attirée quand vous m'aviez abordée...

extrait, fin de la nouvelle "Bakaruhában", publiée dans le recueil Nouvellistes de l'entre-deux-guerres, Holnap Kiadó 1996 

Traduction : R.T. 

Voir les commentaires

Oeuvre de Gilbert * "Coupeur de têtes"

10 Janvier 2009, 10:38am

Publié par Flora

   [...] Si seulement il avait pu choisir les ouvrages sur lesquels travailler... Mais on lui demandait de réduire, jamais de faire preuve d'esprit d'initiative et ses désirs restaient inassouvis, comme ce projet grandiose de concentrer le monument symbole des oeuvres interminables, la sources de bâillements par excellence : A la recherche du temps perdu. En éliminant les phrases embrouillées et les considérations filandreuses qui détournaient le public, les cent pages seraient aisément atteintes. Et même... Si on le laissait faire, cinquante pages suffiraient, quarante. Pourquoi pas dix ? Dix pages bien rédigées, à rendre enfin digeste l'insupportable madeleine.

   Le rêve éteint, Angel revint à la réalité : la toilette de Colin, gai laboureur de la serviette éponge. Il fallait terminer avant que le sourire d'Alise ne se transforme en gloussement sauvage qu'on ne pourrait éteindre qu'en l'égorgeant, en la décapitant, pour lui montrer ce que valait un vrai coupeur de têtes. Il laisserait les nénuphars et les souris parlantes. Tant pis pour l'éditeur ! S'il n'avait pas l'intelligence d'aller au bout de sa démarche et préférait la faillite, c'était son droit. Après tout, un homme sensé aurait depuis longtemps abandonné les livres pour le cinéma, le minitel* ou la télévision.

      "Colin termine sa toilét."

   Même pour une phrase simple, les questions restaient en suspens. Pourquoi laisser le "e" muet à la fin du verbe ? Parce que si on l'enlevait, "termin" se prononcerait comme "Colin" ou "Colin" comme "colline", sans oublier le bain et la poitrine... Il n'y arriverait jamais, d'autant plus que la suite du texte se montrait d'une débilité parfaite : 

      " Colin reposait le peigne et, s'armant du coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard."

   Devant des phrases aussi ineptes, la censure devenait une exigence morale, une bouée de sauvetage. Il allait couper, évidemment, toujours couper, rétablir un peu d'ordre dans ces extravagances, mais cela ne suffirait pas. Se tailler les paupières en biseau... Où pouvait-on trouver de telles idées ? Angel se leva, écoeuré. Il avait cru atteindre le sommet de la difficulté en travaillant sur Eugénie Grandet. Une fois enlevées les inutiles descriptions, ne restait plus assez de texte. Il avait fallu rajouter ici ou là quelques épisodes amusants, donner à la grande Nanon un amant volcanique, à Eugénie deux frères, un amateur de vin et un trousseur de jupons. La règle des cent pages était un non-sens. Certaines oeuvres se résumaient à dix ou quinze lignes et l'Ecume des jours, à une seule : 

      "Colin tombe amoureux de Chloé et se désespère après sa mort."

   Ou plutôt:

      "Colin tomb amoure de Chloé et se déséspér apré sa mor."  [...]

 


* Le texte date du début des années 1990
Extrait de la nouvelle "Coupeur de têtes" in Petites tombes en viager  éditions Quorum 1998
    

Voir les commentaires

Poésie * encre (illustration pour un recueil de poésies)

9 Janvier 2009, 13:10pm

Publié par Flora



Nous en avons bien besoin par les temps qui courent!

Voir les commentaires

Bribes de mémoire 22. Des hivers véritables

8 Janvier 2009, 19:33pm

Publié par Flora

   Le froid inhabituel mais somme toute normal pour la saison me ramène inéluctablement vers ce passé qui m'invite depuis ces derniers mois à des plongées vertigineuses et parfois suffocantes. J'ai des souvenirs aigus de froid pénétrant, de ciel de plomb qui touche terre, des glaçons démesurés qui pendent des gouttières et de la neige, épaisse couverture qui craque sous les semelles et qui persiste durant de longs mois. Cela signifie qu'il faut manier le balai à neige, fabriqué maison de longues branches souples, débarrasser le trottoir avant le gel, le saupoudrer de cendres ou de sable pour que les gens ne glissent pas et ceci, avant l'aube et même plusieurs fois par jour, au fin fond de l'hiver. On laisse sortir les poules, frileuses, et on brise la glace sur leur récipient à boire. Pour se dégourdir les pattes, le chien quitte un instant sa niche agrémentée d'un vieux manteau. Il doit compter également sur sa fourrure épaissie pour la saison, car il n'est pas question de l'installer dans la maison : d'ailleurs, sa fierté de vrai chien rustique s'en offusquerait. Les chats ont aussi leurs refuges secrets qu'ils ne quittent qu'à l'appel de la gamelle.
   Mon père nous confectionne une luge et même une pente artificielle avec de la neige entassée et façonnée à la pelle : ce n'est pas le Val d'Isère mais nous nous régalons et passons des heures dehors, à moins 15°, oxygénés à l'air qui coupe comme un couteau tranchant. En rentrant, les joues roses, les adultes nous réchauffent pieds et mains endoloris au creux de leurs paumes chaudes.
   Quelques années plus tard, je fais connaissance avec le vrai hiver. Étudiante à Moscou pour un an, je vois la neige tomber au début de novembre pour ne la voir fondre qu'au début de mai ! Plus d'un mètre d'épaisseur glacée de couches successives qui font disparaître les bancs des squares et les parapets de la rivière Moskova. On marche au-dessus ! Les trottoirs - non sablés - sont de véritables patinoires et les piétons tombent comme des mouches. Par bonheur, nous sommes tellement emmitouflés que nous ne nous faisons pas mal. Suivant les coutumes locales, nous emportons nos escarpins dans des sacs en plastique et nous remplaçons nos bottes enneigées dans les vestiaires des théâtres pour nous sentir aussi légères  que les cygnes sur la scène...
   Il me reste, en particulier, cette image insolite : avec nos amis burundais, étudiants encore plus dépaysés par moins de 30°, équipés à la hâte de manteaux d'hiver et de chapkas en fourrure qu'ils portaient maladroitement sur des corps nonchalants habitués à la chaleur des tropiques, nous faisons une bataille de boules de neige dans le square, en noir et blanc...
 

Voir les commentaires

Miklós Radnóti * "Poème d'amour dans la forêt"

5 Janvier 2009, 12:47pm

Publié par Flora


Elle est, cette forêt, comme ta bien-aimée
qui dans l'amour s'allonge et s'ouvre devant toi
et t'enferme pourtant et protège ta vie
en un cercle si dur que tu ne peux grandir
que vers le ciel ainsi que fait cette forêt
qui te salue avec son chapeau de soleil.

Et ton amie aussi ressemble à la forêt
où le silence est taché d'ombre, où la résine
se fige, mais où chante un rayon de soleil
quand le vent qui s'éveille agite les feuillages ;
l'amour ainsi t'éclaire et sa main attentive
est là pour te garder d'innombrables malheurs.

SZERELMES VERS AZ ERDÖN

Olyan az erdö, mint szives kedvesed,
ki kétfelé nyilik fektében elötted
és mégis körülzár s örzi életedet
kemény karikában; ùgy örzi, hogyha nösz,
csak fölfelé nöhetsz, mint fölfelé nö itt
ez az erdö s köszönt napos kalappal !

S olyan kedvesed is, mint itt ez az erdö,
hol árnyékkal foltos csöndben fagy a gyanta,
de mégis dalolós ragyogás vonul át,
ha fölébred a szél s megfujja a lombot;
a szerelem téged is igy ragyog által
s vigyázó keze óv sürü bajoktól !


23 fév. 1934

Miklós Radnóti : Oeuvres 1930-44  Marche forcée, éditions Phébus  2000  traduction : Jean-Luc Moreau

Voir les commentaires

Oeuvre de Gilbert * "Pavés du Nord" (extrait)

3 Janvier 2009, 21:35pm

Publié par Flora

  [...] Dès qu'elle se lève, le visage se dessine dans l'embrasure de la loge, une face inquiète sur des épaules tombantes, des cheveux mal coiffés, des poches sous les yeux, des rides que l'on devine précoces. La nouvelle venue manque de prestance pour un fantôme ; on la sent trop mortelle, une simple femme qui n'ose pas franchir le seuil. Un détail frappe l'observateur lucide qui sait être Coron*, un point commun entre le spectre et cette femme déchue : la détresse du regard.

   Un pâle rayon la guide, lampe modeste, moins agressive que les torches des adolescents. La dame doit tenir à ses mollets. La main qui ne dispense aucune lumière soulève un grand panier. Coron y reconnaît les boîtes qui nourrissent. Il sent même la chair fraîche. Du jambon, plusieurs tranches. dans le fauteuil, le balancement se fait plus fou. Le texte s'égare et se délite. La jeune fille ne produit plus que des sons désarticulés, une mélopée tragique, victoire finale que le courant d'air porte jusqu'à l'entrée de la tranchée. Raymonde a quitté les cerises de ses doubles-rideaux. Malgré la fenêtre ouverte, il n'y a rien à voir. Le chat viendra par le chemin de son choix. Sa maîtresse indulgente lui ouvrira les bras.

   Le panier est posé à l'entrée de la loge. De quoi nourrir deux ou trois tigres. Sa mission accomplie, la femme s'est retirée, comme si franchir le seuil équivalait pour elle à violer un caveau. La lumière s'estompe. Coron la suit de loin, sans un regard pour le fantôme qui tremblote dans son fauteuil, qui ne produit plus le moindre bruit.

*

   Trois ans déjà que tout Sesoing bruisse d'une rumeur : le vieux théâtre est un endroit maudit, hanté par une Dame Blanche. On donne même le nom de cet esprit du mal : Blandine Renoux. Tout le monde a vu le phénomène ou connaît un voisin, le beau-frère d'un cousin, capable de témoigner de la capacité du spectre à traverser les murs, apparaître, disparaître, fantôme du Palais Baigu, plus vrai que chez Gaston Leroux. Des exactions diverses sont imputées à cette Dame : une brique du théâtre tombée sur le pied du facteur, un sort jeté à un chasseur, aussitôt abattu par un collègue parkinsonien. Demain, les morsures du fils Rossi relanceront la polémique. Tout le village saura que le fantôme n'agit plus seul, qu'un diabolique chat noir l'escorte.
   Lorsqu'il passe à Sesoing, le curé vitupère contre de telles sornettes. Sa profession lui interdit d'y croire. Le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas. Une vierge innocente donnant naissance à un enfant dont le père n'est pas son mari, un Dieu unique en trois morceaux, de l'eau changée en vin, du vin en sang, le sang utilisé comme détergeant pour purifier les âmes, tant de miracles occupent sa crédulité qu'il ne reste pas de place pour les fantômes.
   Stéphane, lui aussi, se montre réticent. Pour un autre motif. Le nom de Dame Blanche est associé dans son esprit au grand Fausto Coppi. Le campionissimo était marié. On remarqua pourtant dans son sillage, en haut des cols, sur les lignes d'arrivée, une beauté vêtue de blanc qui n'était pas sa femme. Couple adultère, abandon de famille, les catholiques, adorateurs de Bartali, Gino le pieux, crièrent au scandale. La Dame Blanche et son enfant durent s'exiler.
[...]

*un chat

Pavés du Nord, roman, éditions Quorum, 1997
    

Voir les commentaires

2009 qui débute, chargée encore de nos espoirs...

2 Janvier 2009, 18:02pm

Publié par Flora

 

Pour vous tous, amis, connaissances virtuels ou réels
qui atterrissez par hasard ou volontairement sur mes pages,
je vous envoie ces voeux de bonheur,
incantations magiques venues de loin, destinées à influer sur le destin,
et à tisser des liens forts et invisibles,
des passerelles entre les âmes !
flora

Voir les commentaires

<< < 1 2