Nu de dos * sanguine 2003
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
Le temps parle pour Elise. Les hommes décèdent petitement, laissent leur femmes poser des fleurs au cimetière... Je fais le dos rond, j'accentue ma ressemblance avec une montgolfière. Un jour,
j'ai essayé de me gonfler d'air chaud. Des heures à inhaler une fumigation d'eucalyptus, sans décoller un centimètre.
J'ai froid aux pieds. Le barbu est revenu. Avec un beau sourire, il tend cinq pièces d'un
franc:

"Votre monnaie !"
Je prends. Quand l'adversaire se montre à la hauteur, je sais faire preuve d'esprit sportif. Le combat n'est pas achevé pour autant. Je trouve ce nabot antipathique : des sourcils
joints, broussaille en haut du nez, un front court de primate chevelu, tous ces poils... Les barbes sont des masques. Elles manquent de franchise. Moi, je me rase trois fois par jour.
Le passer par la fenêtre? Le scalper? Lui arracher un oeil ou deux? L'émasculer entre deux pierres? Elise ne le tolérerait pas. Sur son joli contrat, je renverse ma tasse de thé,
poisseuse de cinq ou six sucres. Frénétique, il éponge avec une serviette, sépare les pages pour éviter qu'elles ne se collent, presse d'un mouchoir celles qui menacent de se gondoler. Les gestes
d'un maniaque.
Comment faire son portrait? En plongée, à la verticale au-dessus de lui. La crinière noire et le nez qui pointe, gris pâle, ridicule, à l'image de son sexe que je pressens
insignifiant. Tout en bas, dans le flou, les genoux serrés, le contrat qui sèche, le mouchoir qui tamponne. [...]
illustration : T.R.
Je regarde, pensive, cette photo prise dans les années soixante-dix, lors de retrouvailles estivales : sur les douze personnes souriant du plaisir d'être une
fois de plus réunies, au bout d'un an et malgré la distance et les frontières à l'époque difficilement franchissables, la moitié manque aujourd'hui à l'appel. Nos sourires ne laissent pas
pressentir les tragédies et les deuils à venir. Quelle chance d'être privés de cette prescience !...
Nous sommes dans le jardin de chez ma tante, parmi ses célèbres
géraniums. Son côté "mère-poule" est comblé : toute sa maisonnée est là, y compris son frère et la famille de celui-ci. Ma tante a une fille unique car la petite soeur est emportée
par une maladie aujourd'hui enrayée : la diphtérie. Dans un premier temps, le gendre, avec ses manières de "rat des villes" fait sourire d'indulgence les "rats des champs" qui l'accueillent
: il n'a pas le même accent, il a des "manières"; il roule ses cigarettes et manucure ses ongles, exige des serviettes à table. Peu importe; la fille, institutrice, sort déjà des rangs.
Après quelques brèves tentatives d'indépendance, elle regagne le bercail avec son mari : il y a de la place et ma tante ne demande que ça! Elle est dévouée à l'extrême et c'est sa façon de
se rendre indispensable. Tel un chef d'orchestre, elle organise la vie de la maison. Son mari, souffreteux depuis la guerre est couvé comme un enfant : elle lui épargne le moindre effort et du
coup, il est à la merci du plus innocent courant d'air. Je le vois, coincé près du poêle, avec gilet en peau de mouton et casquette, à l'abri d'un hypothétique refroidissement, n'ayant droit qu'à
l'eau préalabrement tiédie et à sa cuillère à soupe réchauffée. Ma tante est la risée de mon père mais elle avale sans broncher toutes les remarques moqueuses venant de son "petit
frère".
Fatalement, son mari tombe gravement malade et il est hospitalisé avec une embolie pulmonaire. Il refuse de prendre les médicaments des mains des infirmières, il attend les visites
de "Mère". Il ne ressortira pas de l'hôpital et ma tante reste longtemps inconsolable.
Sous les apparences d'une vie paisible, un volcan entre en éruption. Le gendre prend sa retraite et se retrouve à la maison à longueur de journées, nez à nez avec sa belle-mère,
dévouée jusqu'à l'étouffement. Et justement! Un beau jour, son courage dopé par quelques gorgées d'eau-de-vie maison, il vide son sac des décennies de rancoeurs aigries et tente
d'étrangler la vieille femme... Elle est sauvée in extremis mais une profonde fracture s'opère dans la famille et préfigure sa lente décomposition...
la suite suivra...
Le narrateur, très affaibli et inapte au travail, est transporté à Buchenwald.
[...] Immédiatement à côté de moi un objet difforme entra dans mon champ de vision : un sabot, de l'autre côté une casquette de diable semblable à la mienne, deux accessoires pointues - le nez et le menton - au milieu, une dépression caverneuse - un visage. Et puis encore d'autres têtes, des objets, des corps - je compris que c'étaient les restes du chargement, les déchets, dirais-je pour employer un terme plus précis, qui avaient sans doute été mis là en attendant. Quelque temps après, une heure, un jour ou un an, je ne sais pas, je perçus enfin des voix, des bruits, on travaillait, on s'affairait. La tête qui était à côté de moi s'éleva soudain et, plus bas, aux épaules, je vis des bras en loques de détenu qui s'apprêtaient à hisser le corps sur une sorte de charrette ou de brouette, sur d'autres qui s'y entassaient déjà. Au même moment, me parvinrent aux oreilles des bribes de paroles que je réussis à grande peine à distinguer, et dans ce murmure rauque, j'eus encore plus de mal à reconnaître une voix naguère pourtant si sonore dans mon souvenir : "Je... pro...teste", balbutiait-elle. Et durant un instant, avant qu'il ne poursuivît son ascension, il s'arrêta en l'air, comme par stupéfaction, me semblait-il, et tout de suite, j'entendis une autre voix, certainement celle de l'homme qui lui tenait les bras. C'était une voix agréable, virile, amicale, et, à mon sens, son allemand de Lager aux accents quelque peu étrangers trahissait un certain étonnement, une sorte d'ahurissement, plutôt que de la rancoeur : "Was? Du willst noch leben?"* demanda-t-elle, et effectivement, à cet instant, moi aussi, je trouvai cela étrange, injustifiable et parfaitement immotivé. Alors je décidai qu'en ce qui me concernait je serais plus raisonnable. Mais déjà ils se penchaient vers moi et je fus bien obligé de cligner des yeux, puisqu'une main furetait devant eux, puis je fus jeté au milieu du chargement d'un charrette plus petite, ensuite on me poussa quelque part, je n'étais pas vraiment curieux de savoir où. Une seule chose me préoccupait, une pensée, une question qui ne m'était venue à l'esprit qu'à cet instant-là. Il est possible que ce fût de ma faute si je ne le savais pas, mais je n'avais jamais été assez prévoyant pour me renseigner sur les habitudes, le règlement, les méthodes de Buchenwald, bref, sur la façon dont ils le faisaient ici : au gaz, comme à Auschwitz, ou peut-être à l'aide d'un produit pharmaceutique, ce dont j'avais également entendu parler là-bas, éventuellement avec une balle, mais peut-être autrement, par l'un des mille autres moyens pour lequel mes connaissances étaient insuffisantes - je ne le savais tout simplement pas. En tout cas, j'espérais qu ce ne serait pas trop douloureux et c'est peut-être bizarre, mais cet espoir me remplissait, tout aussi réel que ces espoirs véritables, pour ainsi dire, qu'on fonde sur l'avenir. [...]
* "Quoi? Tu veux vivre encore?"
éditions Actes Sud 1998, traduction : Natalia et Charles Zaremba
édition originale : Szépirodalmi Könyvkiadó, Budapest, 1975