A midi, Séverine vient me chercher. Elle est vêtue de noir, hommage à mes travaux, voyage dans le deuil à venir. Bien qu'appréciant le clin d'oeil, je l'assomme sur le champ. Contrairement au médecin, j'utilise des mots crus, des vérités en face. Son corps pantelle sur le parking de l'hôpital, près de celui de Véronique. Sans un regard pour les sanglots, les soubresauts, je gagne la voiture et m'installe à ma place, celle du mort.
L'examen en lui-même n'est pas insupportable. Une piqûre à l'arrière du bassin, pour l'anesthésie locale. Puis une première ponction. Légère douleur quand la moelle s'aspire. Souffrance un peu plus forte quand le docteur pratique la biopsie d'une carotte d'os. On éponge le sang et on me pose un joli pansement "compressif" sur la moitié des reins, avant de me mettre au lit, bien à plat sur le dos pour faire pression sur la blessure. Rien de mortel. Pas encore...
Séverine ressuscite et s'installe au volant. Un stop grillé, un piéton évité de justesse sur un passage zébré, son agonie laisse des traces. Je ne proteste pas, coupable et impuissant, déjà résigné à ne rien contrôler. On me carotte mes os, on me carotte mes recherches, mes écrits, on me carotte la retraite pour laquelle je cotise, on me carotte mon troisième âge. Je ne connaîtrai pas la joie de perdre dents, cheveux, prostate, de faire pipi au lit et d'oublier les titres de mes ouvrages savants, béat dans mon alzheimer. Comment s'appelle ce livre que je relis sans cesse ? ... isolés du moins - car c'étaient de vieilles tentures où chaque rose était séparée pour qu'on eût pu si elle avait été vivante la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l'apprivoiser, ... sans rien de ces grandes décorations des chambres d'aujourd'hui où sur un fond d'argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais pour halluciner les heures que vous passez au lit ;...
refoulée monte en lui lentement, sensation d'avant l'enfermement, qu'il faudra accompagner de mots virulents
ou noyer sous un flot de clémence. Le mépris, il croyait bien l'avoir aboli, s'être tellement détaché d'eux, les avoir tellement niés qu'il n'avait plus lieu de les haïr. Ce soir, il voudrait,
une dernière fois peut-être, le conserver, le protéger, lui donner, sans le renforcer car cela n'est plus nécessaire, l'élan qui manque encore. Une phrase règle le problème, fixe le cours des
heures qui suivent :
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