Trou noir

Publié le 2 Décembre 2010

la-visite-copie-2.jpgJ'ai peur du noir. A la cinquantaine bien sonnée, cela semble risible mais c'est plus fort que moi. Un homme si costaud qu'on lui demanderait plutôt protection! Dans le noir, je redeviens petit garçon de deux ans, effrayé par l'énorme couverture qui m'enveloppe sans laisser passer la moindre lueur.

   Ma mère me punissait souvent en m'enfermant dans un placard étroit et hermétique. J'étais coincé parmi les balais et le seau, mais leur inconfort me rassurait plutôt par leur familiarité : au moins, ils meublaient un tant soit si peu le trou noir dans lequel la colère âcre et froide de ma mère me plongeait.

   Il y a longtemps qu'elle n'est plus de ce monde. Cependant, sa silhouette sèche se dresse, éternelle, dans ma mémoire effarée, tel un point d'exclamation menaçant. J'aurais voulu me rendre invisible, pour ne jamais paraître dans son champ de vision mais elle me débusquait partout, dans toutes mes cachettes. J'ai passé les années de mon enfance comme un petit animal traqué...

   J'ai beau fouiller ma mémoire, je ne trouve pas trace d'un seul geste de tendresse de sa part. C'est peut-être pour cette raison que j'ai perpétuellement froid : même dans les moments les plus torrides de l'été, un frisson peut me parcourir comme le vent glacial du souvenir et je me mets à grelotter de tout mon corps...

   J'ai passé ma jeunesse dans une étrange dualité : d'une part, au moindre toucher, je sursautais et reculais violemment, comme brûlé à vif par le geste inattendu; d'autre part, j'éprouvais un besoin éperdu d'étreintes et de caresses. Difficile de trouver la compagne idéale dans ces conditions. J'y ai mis du temps. Il a fallu pour cela que je voie plus clair dans mon histoire, que je tente de la déchiffrer. Il a fallu que je fasse connaissance avec le fantôme de cette inconnue qui avait été ma mère...

   Vous l'avez deviné : j'ai trouvé la clé de mes malheurs dans un petit coffret verrouillé, de couleur lie-de-vin, enfoui derrière les piles de draps soigneusement repassés, sentant la lavande, légèrement jaunis car jamais servi. Ma mère reposant sous une dalle irisée depuis plus d'un an, j'ai forcé la serrure avec mon canif.

   "Né de père inconnu..." Sous le livret de famille, une lettre scellée qui n'a pas été dépliée depuis tant d'années... Elle a été écrite à deux mains, en bas de la page, les signatures : Ton père Robert et ta mère Geneviève. Mes grands-parents que je n'ai pas connus. Le texte, court, lapidaire, répudie leur fille unique, car on ne se fait pas violer sans raison... Surtout, en attrapant un bâtard pour déshonorer la famille! Une troisième enveloppe contenait une mèche de mes cheveux dorés. 

Rédigé par Flora

Publié dans #microfictions

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louve 10/12/2010 15:22


Cela fait un petit moment que je ne suis pas passée te lire, et là j'ai été happée par ce texte... bravo, tu as vraiment un talent d'écriture qui nous transporte, et nous plonge dans le trou noir
avec ce petit garçon... Bisou


Flora 10/12/2010 16:54



Merci, ma chère Louve : je m'y suis plongée aussi un peu, essayant de me mettre dans sa peau, en inventant son histoire...



La Bernache 08/12/2010 11:06


Il n'y a pas que les fruits d'un viol qui sont ainsi rejetès ( d'ailleurs je ne comprends pas qu'on aime pas un petit être innocent ) on peut avoir père et mère bien mariès pour vivre la même
situation - pour surmonter une telle épreuve et ne pas haïr ma propre mère , j'ai dû me convaincre qu'elle n'était qu'une pauvre malade - les soins psy n'étaient pas d'époque - je retrouve la peur
du noir et la difficulté d'accepter des contacts dans ton récit ! Entomologyste ?...oui sans doute , en tout cas BRAVO !


Flora 08/12/2010 13:07



Merci, chère Blanche. Moi qui ai reçu  -  et donné  -  beaucoup d'amour, je suis révoltée par la maltraitance physique ou psychologique d'un plus faible, à fortiori d'un
enfant... Inimaginable... mais très réelle!


J'ai compris que dans l'écriture, on doit prendre une certaine distance avec son empathie, sinon c'est râté! ("On ne fait pas de la bonne littérature avec des bons sentiments!") D'où
l'entomologie... 



André 05/12/2010 09:47


Quel témoignage poignant.


Flora 05/12/2010 10:12



Merci, André. J'ajouterais juste que ce n'est pas vraiment un témoignage ou alors, comme peut l'être une fiction, pure invention...



Mu 05/12/2010 00:14


Le poète ne dit-il pas : on vit et on meurt de son enfance. Et cet autre : l'enfance est une maladie dont on ne guérit jamais... C'est troublant,non ?
Bonne nuit, ma chère Flora et merci !


Flora 05/12/2010 09:10



Le poète puise souvent son inspiration de son monde émotif refoulé ou non, c'est vrai...


Hélas, je ne suis pas poète mais plutôt "entomologiste"...


Bon dimanche au chaud, ma chère Mu!



bernard moutin 03/12/2010 23:49


tu écris aussi bien que tu dessines,
ça doit être difficile de choisir,
mais tu n'as qu'à pas choisir.


Flora 04/12/2010 09:10



Tu as deviné, cher Bernard, en ce moment, j'ai beaucoup de mal entre les deux "amours"...


Merci beaucoup pour le compliment!