Sándor Márai * Mémoires de Hongrie (FÖLD, FÖLD!)

Publié le 14 Octobre 2009

[...] Tout écrivain hongrois connaissant une langue occidentale estimait qu'il était de son devoir de traduire (Jókai, Mikszáth et Krùdy ne traduisaient pas parce qu'ils ne comprenaient pas les langues étrangères). Mais la génération des Arany, Vörösmarty et Petöfi traduisait avec la même conscience professionnelle que celle de Nyugat.*  Traduire, ils le savaient, était un devoir  -  et cette activité ne consistait pas seulement à rendre le sens d'un mot étranger par un mot hongrois correspondant. Traduire, c'est aussi déchiffrer un message codé, car la langue que l'on traduit s'introduit avec ses tics et ses grimaces, et ce code-là est intraduisible. L'étranger, écrivain ou touriste, croit s'être familiarisé avec une langue étrangère, s'imagine s'être approprié ses secrets et pouvoir prononcer impunément quelque phrase anodine du genre : "Ce matin, je suis allé en ville", sans se douter que le natif entendra peut-être quelque chose comme : "Aux aurores, je me rendis aux remparts", et accueillera cette phrase avec un sourire aussi poli qu'embarrassé. Toute traduction est trahison, c'est entendu. Et pourtant, ces écrivains traduisaient  -  Kosztolányi aussi  -  tout en sachant qu'on ne restitue que le sens, et qu'on reste désarmé devant les allusions et les sous-entendus. L'écrivain français ou anglais connaissait son public, et s'adressait au lecteur avec la complicité que leur conférait une culture de classe partagée : il savait qu'ils se comprendraient à demi-mot, ou, au moins, qu'ils ne se comprendraient pas "de travers". L'écrivain hongrois, lui, ignorait quelle interprétation serait donnée de ses non-dits, qu'on appelle aussi "connotations". (Vers le milieu du siècle, il était prudent de mettre toute allusion ironique entre guillemets : il fallait signaler au lecteur que l'auteur ne prenait pas ce qu'il disait "au pied de la lettre", mais qu'il ne faisait que jouer avec une idée.)
   Kosztolányi le savait. Il savait aussi que l'écrivain ne peut créer que dans une sorte de transe, mais la transe lucide d'un mathématicien travaillant à un théorème. Selon ses propres termes, on commet un chef-d'oeuvre comme un forfait. Et tous les jours, il commettait un forfait de ce genre. Kosztolányi était pressé car, en écrivant, il ne contribuait pas seulement à sauver sa nation, il assurait aussi sa propre survie, puisqu'il fallait faire vivre au jour le jour sa famille, ses amis, sa maîtresse, etc. En même temps, il en était conscient, ce "métier" qui le nourrissait consistait à communiquer ses pensées non par des mots, mais, pour ainsi dire, par des fréquences vibratoires. [...]

*Nyugat (Occident) : revue littéraire fondée en 1908

Traduction: George Kassai et Zéno Bianu
   

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

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mich 18/10/2009 19:48


lot3 (et dernier):
" La traduction qui peut être considérée comme réussie est alors celle dont le texte-cible est capable de s'insérer dans le canon littéraire de sa langue.
Alors que Babits s'efforce de "concilier" les deux cultures, selon le point de vue de Kosztolanyi - comme expliqué en détail par Kulcsár Szabó Ernő - la traduction doit, en reconnaissant qu'il n'y
a pas moyen de sortir de sa langue maternelle, transformer en propre expérience justement la propriété de ce qui est étranger de posséder quelque chose que ne possède pas ce qu'on a à soi.
L'enrichissement de ce qu'on a à soi (la langue, la culture) se fait alors non pas en faisant passer la barrière à ce qui est étranger en tant qu'étranger, mais en faisant l'expérience de la pensée
étrangère."


Flora 20/10/2009 08:59


Merci, cher Mich. Ce texte est aussi complexe en français qu'en hongrois puisqu'il est écrit en "jargon universitaire". Entre nous, c'est aussi difficile à traduire que la fiction...


mich 18/10/2009 19:47


lot2
Mais on peut aussi peu traduire une poésie qu'un jeu de mots avec la fidélité de l'interprète assermenté auprès des tribunaux. Il faut à la place en créer une nouvelle, une autre qui soit quand
même la même dans l'âme, la musique et la forme, une fausse qui soit quand même vraie", dit Kosztolányi, qui tient compte du fait que la traduction est nécessairement un acte interprétatif, et est
en ce sens proche parent de la lecture. Chez lui c'est, à l'opposé du signifié, sur le signifiant que l'accent est déplacé; dans sa pensée c'est le texte-cible qui devient primordial: "Ma plus
grande ambition à moi est de donner un beau poème hongrois, qui se rapproche de l'original dans la limite du possible.


mich 18/10/2009 19:46


donc la traduction d'un passage de l'article hongrois précité:

lot1
"Alors que le point de vue de Babits s'intéresse à l'appropriation de ce qui est étranger (le texte), à une sorte de transmission culturelle, l'attention de Kosztolányi se porte sur le rapport, le
dialogue entre les deux cultures, les deux langues, les deux textes. "C'est une véritable énigme, qui n'a qu'une seule solution. Pour d'autres chefs-d'œuvres, je peux imaginer plusieurs bonnes
traductions, mais chaque "terzina" [strophe de 3 vers] de Dante, je la ressens comme une énigme qui dans chaque langue ne peut avoir qu'une seule solution parfaite...", dit Babits. "La traduction
de poèmes [műfordítás] est un travail d'artiste, une série de compromis, la solution la plus adroite de nombreux compromis - si l'on veut, c'est une tromperie géniale."


mich 18/10/2009 19:44


puisque les références vous plaisent, je me soucie qu'elles soient complètes.

...et bien pourtant la traduction m'était apparue peu après l'avoir mise, car je vérifie toujours ce que je poste! Alors peut-être est-ce trop long, donc je la coupe en plusieurs fils successifs;
si j'échoue encore, je vous la transmettrai par mail
brr les mystères de l'informatique!!


mich 18/10/2009 02:01


je ne comprends pas pourquoi la traduction a disparu!! je la remets:



Flora 18/10/2009 16:35


Apparamment, elle se refuse...