Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman, extrait)

Publié le 15 Janvier 2011

Le-m-priseur.jpgAu moment où il braque son arme vers la serrure, prêt à tirer, le verrou claque enfin et le panneau s'écarte, livrant un demi-visage en chignon blanc, lunettes abaissées sur le nez pour mieux voir au-dessus, réseau de rides où peut se lire la mort, méfiance dans les yeux et début d'un effroi. Pour éviter le cri dont la vue du revolver va accoucher, il a le réflexe de décliner son grade mais surtout de se précipiter à l'intérieur. La petite femme s'est plaquée contre le papier peint à fleurs, de la race rampante, incapable de révolte, déjà rompue et résignée, borborygmes qu'il ne cherche pas à apaiser, parce que rien n'a de sens devant tant de veulerie.

   Sans s'expliquer, il inspecte les pièces une à une, suivi du chevrotement, renverse les objets, dégage en coups de pied rageurs tout ce qui s'aventure sur son chemin. L'appartement est petit, mesquin, meublé, comme les vaincus aiment le faire, d'un étalage hétéroclite, tapissé de photos où les sourires émiettés se crispent depuis des siècles en illusion de bonheur. Famille comme la sienne... La télévision est en marche, le son poussé au maximum, présentateur visqueux bavant à douce voix sur des enfants craintifs que leurs parents admirent. Ce contentement de soi, joint au marmonnement à son côté et au chant discordant d'une fillette, lui irrite l'oreille. Il se retourne sur cet être fripé aux mains serrées, endormi depuis toujours dans le fauteuil encore creusé de sa présence, berçant ses rêves d'un autre âge. Le pistolet durcit dans son poing, se veut clément, prêt à cracher ses balles, à abréger l'agonie, dans un sublime élan de bonté, à évacuer ce décombre qui déjà ne vit plus.

   Mais ce serait trop doux. Elle ne mérite pas une telle clémence, cette vieille claquemurée dans son caveau à en pleurer, qui n'a rien demandé, qui ne sait pas supplier parce qu'elle n'a pas encore assez souffert ou imagine que la souffrance est son lot. Le péché sera plus grand de la visser à son écran, entre deux ronflement, momifiée sous les photos qui la dénoncent, mariée jaunie au bras d'un moustachu, fillette enrubannée devant un arbre de Noël, ombre sépia sur un tandem conduit par son mari, décomposé depuis vingt ans sous les bouquets qu'elle lui apporte. Déjà, il a saisi la poignée, satisfait du tourment que son inaction crée, prêt à se jeter sur d'autres jeux, à épuiser d'autres malheurs.

extrait du roman Le Mépriseur, éditions Manya, 1993 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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litteratus 18/01/2011 11:30


Ce texte est très riche : il nous montre que l'irritation de notre Mépriseur tient d'abord aux bruits sourds qu'il entend et à la vue d'un spectacle désolant ! un grand merci de me l'avoir fait
connaître !


Flora 18/01/2011 13:55



C'est la figure de l'illustration de la couverture : un sorte d'ange exterminateur déchu...


Merci à vous, Litteratus, sincèrement.



fbd 17/01/2011 10:57


arh, quel verbe rageur, rassemblant en deux mots toutes les contradictions, toutes les lenteurs et les confusions pour en extraire une émotion puissante, vive, énergique… incisive!


Flora 17/01/2011 11:24



Merci, merci, chère Françoise, de cette lecture si juste, si pointue...! Qu'est-ce que j'aimerais qu'il puisse tous vous lire! 



kinzy 15/01/2011 23:02


Subtile écriture, plus je le découvre, plus je l'admire !
Gwos bôs d'ici ma Chère Flora .


Flora 16/01/2011 08:51



Merci de ta visite et pour la résonance, ma chère Kinzy. 


Bon dimanche!



La Merlinette 15/01/2011 15:19


écriture dense et puissante de Gilbert!


Flora 15/01/2011 17:14



A qui le dis-tu!...