Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman) - extrait

Publié le 23 Octobre 2009

[...] Ce soir-là, une sensation refoulée monte en lui lentement, sensation d'avant l'enfermement, qu'il faudra accompagner de mots virulents ou noyer sous un flot de clémence. Le mépris, il croyait bien l'avoir aboli, s'être tellement détaché d'eux, les avoir tellement niés qu'il n'avait plus lieu de les haïr. Ce soir, il voudrait, une dernière fois peut-être, le conserver, le protéger, lui donner, sans le renforcer car cela n'est plus nécessaire, l'élan qui manque encore. Une phrase règle le problème, fixe le cours des heures qui suivent :
   "L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches."
Il se lève, avec difficulté, avec effort, prenant appui sur les bras du fauteuil pour se hisser, malgré les hanches raides, les vertèbres tassées, le lumbago qui le replie en équerre. Parodie de pas, pantoufles raclant le parquet, mouvement déréglés des membres, son corps se force à avancer, gagnant les millimètres, arrachant les centimètres, s'humanisant peu à peu, jusqu'à dépasser leur hauteur. Il les voit clairement devant lui, les entend. Il les sent même, odeur mouillée et forte, poussiéreuse et rance, malsaine à vomir.
   Tondus de frais, shampooinés, peignés, parfumés, des milliers de caniches arpentent les trottoirs, grattent le bitume de leurs petites bottines. Ecrasés de grotesques manteaux qu'ils arborent avec fierté, en frétillant de la queue, ils dandinent l'arrière-train, agitent leurs dernières touffes de poils, se croisent et se bousculent, à perte de vue. Certains, les moins hypocrites, ceux qui ne se sentent pas obligés de supporter le grouillement, aboient, prêts à bondir mais cachant leur couardise sous les crocs qui les défigurent, lâchent quelques gargouillis, quelques sifflements qu'ils veulent terrifiants, avant de s'éloigner, tête haute, bave rentrée.
   Ils sont partout, couvrant les rues, les masquant sous le nombre, barbares assaillant la cité, la dévastant. L'un d'eux, les pattes aux griffes bien limées, mendie un sucre, une caresse qui lui fera oublier qui il est, où il est, et que rien ne pourra le sauver. Ailleurs, un groupe halète, gueule ouverte, langue pendante, devant la pâtée verdâtre étalée dans une vitrine.
  A l'écart sous un porche, un mâle renifle une femelle, savamment, avec une méticuleuse obscénité, sous l'oeil indigné de jalousie des passants. Plus loin, deux autres entrefrottent leurs museaux humides, agités de soubresauts au rythme de leurs râles. Et tout autour, coule le fleuve des caniches, un monde entier de caniches, noirs, blancs, gris, marron, tous semblables, souillant les trottoirs de leurs crottes visqueuses, se ruant à leurs tâches futiles, prêts à se mordre et n'osant pas ; prêts à le mordre, lui, l'ennemi humain, l'étranger repoussant.
   Quand tombe le soir, vient l'heure de reconnaître la défaite et les caniches puants, levant la patte sur les arbres, les murs, les autres chiens, tous dangereux, rentrent s'accoupler dans leurs cabanes identiques, pour créer des caniches, d'autres encore, à l'infini, pour ignorer qu'ils sont caniches. [... ]

Le mépriseur, roman, éditions Manya  1993 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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Ame chopinienne 25/10/2009 21:33


Oui, mépris pour les humains... que je partage ! Intéressant, ce mépriseur, intéressant...


Flora 25/10/2009 22:29


C'est vrai qu'il est intéressant... Personnage tourmenté, devenu misanthrope par la force des événements et parvenu à la rédemption par un ultime sacrifice.

Tu sais que, par ailleurs, je ne partage pas ton mépris pour les humains, surtout en général  -  mais nous en avons déjà discuté...
Merci pour ta visite! 


La Merlinette 24/10/2009 14:40


"plus je connais les hommes ,plus j'aime mon
chien"!!!...
personnellement ,j'aime beaucoup les innocents
caniches .


Flora 25/10/2009 07:11


Ca n'empêche pas aimer les innocents petits chiens! D'ailleurs, je pense que le personnage du narrateur parlait plus de son mépris pour des humains...


José Le Moigne 24/10/2009 01:27


Je crois que le plus terrible est le reflet et son effet démultiplicateur.Toute oeuvre d'art est un reflet. Qu'en penses-tu?
Amitiés
José


Flora 24/10/2009 10:17



Tu as sans doute raison... Mais elle offre en même temps l'effet "catharsis" pour pouvoir supporter le réel...



Litteratus 23/10/2009 19:51


La plume est acerbe comme le protagoniste de l'histoire, le mépriseur. L'opposition entre lui et l'univers est forte et irrémédiable. Le propos sur les caniches n'est qu'un prétexte à un
déferlement de bile. Par moment, On est tous des mépriseurs qui nous nous ignorons. Il y a des textes qui doivent être lus. Merci tout simplement.


Flora 23/10/2009 20:00


Un grand merci à vous, Litteratus, pour votre propos. Le personnage de ce roman complexe est un homme devenu misanthrope après un tournant tragique de sa vie, construisant autour de lui
un rempart avec les plus grands textes littéraires qui lui offriront la rédemption à la fin, sur un ultime bûcher.


José Le Moigne 23/10/2009 19:07


J'ai lu et relu. Ce texte est terrible.
Amitiés
José


Flora 23/10/2009 19:53


Tu vois, José, j'ai longuement hésité à le mettre, eu égard aux nombreuses âmes sensibles qui lisent mon blog et dont certains ne manqueront pas, comme souvent, de confondre l'auteur
et le narrateur... Mais je ne peux pas résister à ce grand texte littéraire, à mon humble avis...
Au fond, qu'est-ce qui est plus terrible : la vérité ou son reflet?

Bonne soirée, Ami.