[...] Ce soir-là, une sensation
refoulée monte en lui lentement, sensation d'avant l'enfermement, qu'il faudra accompagner de mots virulents
ou noyer sous un flot de clémence. Le mépris, il croyait bien l'avoir aboli, s'être tellement détaché d'eux, les avoir tellement niés qu'il n'avait plus lieu de les haïr. Ce soir, il voudrait,
une dernière fois peut-être, le conserver, le protéger, lui donner, sans le renforcer car cela n'est plus nécessaire, l'élan qui manque encore. Une phrase règle le problème, fixe le cours des
heures qui suivent :
"L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches."
Il se lève, avec difficulté, avec
effort, prenant appui sur les bras du fauteuil pour se hisser, malgré les hanches raides, les vertèbres tassées, le lumbago qui le replie
en équerre. Parodie de pas, pantoufles raclant le parquet, mouvement déréglés des membres, son corps se force à avancer, gagnant les millimètres, arrachant les centimètres, s'humanisant peu
à peu, jusqu'à dépasser leur hauteur. Il les voit clairement devant lui, les entend. Il les sent même, odeur mouillée et forte, poussiéreuse et rance, malsaine à vomir.
Tondus de frais, shampooinés, peignés, parfumés, des milliers de caniches arpentent les trottoirs, grattent le bitume de leurs petites bottines. Ecrasés de grotesques manteaux qu'ils
arborent avec fierté, en frétillant de la queue, ils dandinent l'arrière-train, agitent leurs dernières touffes de poils, se croisent et se bousculent, à perte de vue. Certains, les moins
hypocrites, ceux qui ne se sentent pas obligés de supporter le grouillement, aboient, prêts à bondir mais cachant leur couardise sous les crocs qui les défigurent, lâchent quelques gargouillis,
quelques sifflements qu'ils veulent terrifiants, avant de s'éloigner, tête haute, bave rentrée.
Ils sont partout, couvrant les rues, les masquant sous le nombre, barbares assaillant la cité, la dévastant. L'un d'eux, les pattes aux griffes bien limées, mendie un sucre, une
caresse qui lui fera oublier qui il est, où il est, et que rien ne pourra le sauver. Ailleurs, un groupe halète, gueule ouverte, langue pendante, devant la pâtée verdâtre étalée dans une
vitrine.
A l'écart sous un porche, un mâle renifle une femelle, savamment, avec une méticuleuse obscénité, sous l'oeil indigné de jalousie des passants. Plus loin, deux autres entrefrottent leurs
museaux humides, agités de soubresauts au rythme de leurs râles. Et tout autour, coule le fleuve des caniches, un monde entier de caniches, noirs, blancs, gris, marron, tous semblables, souillant
les trottoirs de leurs crottes visqueuses, se ruant à leurs tâches futiles, prêts à se mordre et n'osant pas ; prêts à le mordre, lui, l'ennemi humain, l'étranger repoussant.
Quand tombe le soir, vient l'heure de reconnaître la défaite et les caniches puants, levant la patte sur les arbres, les murs, les autres chiens, tous dangereux, rentrent s'accoupler
dans leurs cabanes identiques, pour créer des caniches, d'autres encore, à l'infini, pour ignorer qu'ils sont caniches. [... ]
Le mépriseur, roman, éditions Manya 1993
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