Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 5.

Publié le 5 Décembre 2009

II

 Le pavillon des cancéreux portait... le numéro treize. Pavel Nikolaïevitch Roussanov n'avait jamais été superstitieux et il n'était pas question qu'il le fût, mais il ressentit une pointe de découragement lorsqu'il lut sur sa feuille d'entré : numéro treize.                                                                   
 Alexandre Soljenitsyne : Le Pavillon des cancéreux

   Comme beaucoup d'enseignants, de journalistes, cultivateurs, employés de bureau, commerçants, ouvriers, Philibert Tique avait choisi une épouse parmi ses collègues. Il lui semblait toutefois avoir fait preuve d'originalité. Si Séverine Blondeau appartenait au petit monde des lettres, un mur infranchissable la séparait de son futur mari : elle s'était spécialisée dans le naturalisme, en particulier dans l'oeuvre des frères Goncourt, Edmond et Jules, une littérature que Philibert vomissit, ne manquant pas une occasion de la pourfendre dans les articles qu'il consacrait au sujet de son enseignement : A la recherche du temps perdu.
   A ses yeux, les réalistes et tous leurs épigones, naturalistes en tête, voyaient le monde dans sa laideur. Rien ne l'attirait vers les mineurs miséreux, les alcooliques et les dégénérés d'Emile Zola, les paysans avides et les bourgeois obtus de Maupassant.
   "Ces écrivains déraillent. Le prétendu "réel", Proust le démontre, n'est qu'une création mentale. Combray, Balbec, cités fantasmatiques, existent davantage que leurs modèles."
   Le cancer ne fit qu'aviver la polémique. A peine entré dans une nouvelle phase de sa vie  -  Armstrong 3  -  l'universitaire prétendit juguler le mal et sortir vainqueur de l'épreuve, comme le cycliste américain, à coup de volonté. Séverine n'osait répliquer. Elle concédait qu'un bon moral peut jouer un rôle dans une lutte pour la vie ; son air découragé, où Philibert détectait les séquelles de L'Assomoir et de Soeur Philomène, démentait tout espoir.

   *  

  
En apprenant le pire, je n'ai pas craqué. Aucune forfanterie ; simple constat. Mes illusions sont-elles si fortes ? Suis-je assez bête pour ne pas croire à cette mort annoncée ? Ma ligne de vie est d'une longueur à faire pâlir Mathusalem. Je suis la preuve  -  provisoirement  -  vivante de la bêtise des voyantes. On devrait me montrer dans les écoles, les émissions éducatives.
...toute la journée, je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l'entrée, les feuilles vertes de grands arbres au bord de l'eau, étincelants de soleil, et la forêt de Méséglise. Je ne regardais en somme tout cela avec plaisir que parce que je me disais : "C'est joli d'avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre", jusqu'au moment où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu'il était plus loin, le clocher de l'église de Combray. 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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La Merlinette 08/12/2009 12:24


outre les trouvailles de Gilbert ,je suis toujours étonnée des noms qu'il donne à ses personnages:Tique/Blondeau...quel beau couple!


Flora 08/12/2009 19:34


Je lui ai posé la question, moi aussi...


cbx41 08/12/2009 11:41


J'ai lu quelques livres de Soljenitsyne, le premier étant 'Une journée d'ivan Dessinovitch'.
Je suis allé voir l'expo 'Tiffany' au musée du Luxembourg mais je n'ai guère été 'emballé'...Je trouve le prix d'entrée de 11 euros exagéré pour ce qui est presenté, avis perso, bien sûr.
@+
@+


Flora 08/12/2009 18:38


J'avais vu l'expo "Lalique" il y a quelque temps, au même endroit, elle m'a plu.

Si tu ne les connais pas encore, je te recommande les 2 grands romans : Le pavillon des cancéreux et Le premier cercle...


José Le Moigne 06/12/2009 02:21


D'accord. J'avais mal compris.


Flora 06/12/2009 08:31


On pourra en discuter quand-même, avec plaisir! R.


José Le Moigne 06/12/2009 01:00


je ne suis pas tout à fait d'accord mais on pourrait en discuter jusqu'au bout de la nuit.
Bon dimanche
José


Flora 06/12/2009 01:20


Je parlais des cas des deux personnages du roman, en l'occurrence... Car n'oublions pas qu'il s'agit d'un roman, même s'il a utilisé quelques éléments vécus.


Litteratus 05/12/2009 14:55


Un monde sépare ces deux êtres façonnés par une approche différente de la Littérature : c'est passionnant !
Pour la petite histoire, j'ai honte de dire que je tenais les naturalistes en piètres estime : je les ai redécouverts dernièrement...


Flora 06/12/2009 00:25


Les deux goûts littéraires antagoniques reflètent aussi deux perceptions différentes du monde : la résignation terre à terre et l'évasion dans l'imaginaire...