Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 4.

Publié le 27 Novembre 2009

   Ariane vient de m'appeler, toute en suavité, en euphémismes. Elle pérégrine à travers l'Espagne, gagne son paradis de Compostelle en Avila, avec étapes sur les plages, pour parfaire le bronzage. Pas question qu'elle débarque au ciel, blanche comme la vodka dont elle abusait avant sa conversion.
   Mes ennuis de santé lui gâchent les vacances ; elle ne le dit pas. Elle insinue, propose ses services. Une étape à Lourdes est prévue, sur le chemin du retour. Elle fera à genoux le chemin de la grotte. Une rotule écorché pour mon myélome, l'autre pour son arthrose. J'ai honte de lui voler une guérison complète de sa hanche rétive. Athée, buté, je n'en mérite pas tant. Avec moi les miracles sont perdus à l'avance. S'ils viennent, je ne les reconnaîtrai pas, trop engoncé dans l'incrédulité pour espérer qu'une Vierge à ceinture bleue repousse mon dernier soupir d'un an ou de quelques jours. Ma pauvre Ariane ! Tu es trop bonne...
   Séverine est plus sincère. Deux jours sans qu'elle prononce le mot tabou ou quelque chose qui s'en approche. Je ne risque pas de manger du crabe, même en miettes dans un avocat. Aucune larme  -  mon épouse est stoïque  -  mais une angoisse rentrée qui cède la place au réalisme. Agir au lieu de ruminer, de disserter, s'immerger dans les détails futiles, le gigot à décongeler pour la visite d'Edouard, l'ampoule de chevet à remplacer. Les corvées médicales doivent paraître des épisodes aussi insignifiants que la prochaine vidange de la voiture ou la pelouse à tondre. Je ne suis pas dupe. Elle non plus.
   Il n'y a pas que le crabe qui devient tabou. Séverine vient de jeter le journal local. Il avait le malheur d'évoquer, en première page, la chute d'un pan du rempart, non loin du lycée, sur le chemin qui mène à l'ancienne piscine. Une vingtaine de mètres environ...  Je ne suis pas le seul à me porter mal. Notre ville se lézarde.


Charles V le Sage, roi du XIVème siècle, possédait des cierges gradués en heures. Le passé prenait l'apparence du vide ; le futur rétrécissait sous la flamme ; quant au présent, il avait l'apparence de la cire liquide. Laisser cette dernière couler sur les doigts procurait au souverain un sentiment étrange, celui de retenir les minutes en fuite... et de s'y brûler.

   Tout à l'heure, j'ai repoussé le chocolat. La peur de grossir... A dix jours d'une éventuelle chimiothérapie, je crains l'obésité !  (...) 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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La Merlinette 28/11/2009 01:30


" craindre l'obésité à quelques jours d'une chimio...":espoir immense que la vie continue
malgré tout!


Flora 28/11/2009 09:35


Il n'aimait pas le mot "espoir"; il le remplaçait par "lucidité" ou "volonté"... Ici, c'est la dérision qui est salvatrice...


Litteratus 27/11/2009 19:51


C'est émouvant en diable !


Flora 28/11/2009 09:25


Doublement pour moi. Merci, Litteratus.


José Le Moigne 27/11/2009 19:23


Poignant et beau.Que dire de plus! N'est ce pas trop difficile pour toi de remonter le fil? J'aime l'anecdote du cierge. Elle me rappelle, sur une église de Bretagne, un cadran solaire en forme
d'Ankou. Vivre avec l'idée de la fin obligatoire et sans doute nécéssaire, c'est une grande sagesse.
Amitiés
José


Flora 28/11/2009 09:24


Ce n'est pas facile... Mais c'est une fiction en grande partie; la réalité a été autrement plus dure.
J'aime l'humour en filigrane.
Bon week end : R.