Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 31.

Publié le 20 Septembre 2010

   Longtemps, je me suis demandé pourquoi Véronique ne peuplait pas ses maisons de poupées. Craignait-elle de se voir répliquée en petite chose fragile? Refusait-elle de nous figer à une époque donnée ou de changer régulièrement les doublures afin qu'elles s'adaptent à nos vêtements nouveaux et surtout à nos rides? Attendait-elle de percer les secrets des indiens Jivaros pour me réduire au format requis? Dans un cauchemar qui me fait regretter de parvenir parfois à m'endormir, j'imagine mon épouse traçant les plans de l'oeuvre ultime, un petit hôpital, avec ses infirmières, ses médecins, ses aides-soignantes et ses patients. Grabataire de plastique, j'agonise dans une chambre minuscule.

   Un hématome orne mon bras gauche. Au moment de planter l'aiguille qui diffuse le liquide destiné à me rendre plus lisible qu'un nouveau roman, l'infirmier a refusé d'admettre que les veines du bras droit convenaient mieux. Faute d'être peint en bleu des pieds jusqu'à la tête, j'exhibe cinquante centimètres carrés, au moins, d'un violet menaçant, modeste contribution au développement de l'art abstrait.

   Pour mon anniversaire, Ariane m'a offert une belle gourde métallique remplie à la source miraculeuse de Lourdes et s'est livrée à une démonstration, m'aspergeant d'eau bénite pour chasser le diable, tuer la migraine ou le cancer. Malheureusement, elle a lâché le goupillon. La bosse s'ajoute aux névralgies.

    Edouard refait surface. pas un mot de sa disparition mais je me demande s'il n'a pas appris de quel mal je souffre. Parlant d'une ancienne collègue dont il a appris le décès, il bredouille longuement avant de lâcher qu'elle est morte d'une "longue maladie". Je me souviens d'une époque où il se moquait des formules hypocrites. Mais Peter Pan, comme il aime se surnommer, en raison de son refus de vieillir, redoute la maladie, ne supporte pas qu'on en parle devant lui. A peine l'expression lâchée, il change de sujet et se lance dans un long discours sur l'uchronie, cette réécriture de l'histoire dont la science-fiction a fait un de ses thèmes : un monde où Brutus n'a pas tué César, où les Allemands ont gagné la seconde guerre mondiale, où Walt Disney n'a pas perverti le goût des enfants, un monde où Véronique a survécu. Dans cette frénésie d'Edouard à remanier le passé, je soupçonne une répugnance à parler de l'avenir, du myélome, de la mort. Cancer sournois de la conversation... 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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La Merlinette 22/09/2010 12:57


suis d'accord avec les commentaires précédents...alors que dire de plus
qu'il me semble connaître cet Edouard!Que sa trilogie évoque sa
future agonie pressentie...


Flora 22/09/2010 13:43



Je t'ai beaucoup parlé de cet "Edouard" dont l'égocentrisme sans bornes provoquait chez moi une réaction quasi épidermique...



kinzy 20/09/2010 19:38


Je suis toujours aussi émue à la lecture des oeuvres de Gilbert.
merci de nous livrer ces quelques extraits ma chère Flora


Flora 20/09/2010 19:48



Tu ne peux pas savoir à quel point tu me fais plaisir en disant cela!


Je t'embrasse, ma chère Kinzy.



José Le Moigne 20/09/2010 16:57


Quelle terrible ironie !Je me mets dans la tête du narrateur, dans l'acuité de sonregard. Je ne suis pas à l'aise. Ma fausse sérénité se lézarde. Cette écriture un comme un coup de poing.
Bonne semaine à toi
José


Flora 20/09/2010 17:32



Merci, José. 


L'élégance de l'auto-dérision... mais on ne peut être à sa place.


Amitiés : R.



litteratus 20/09/2010 12:13


On est tous un peu comme Edouard, à refuser de voir la vérité totalement en face...certains l'envisage de biais biais; d'autres de son envers ! Seule la lucidité du narrateur est une preuve de
courage...


Flora 20/09/2010 17:34



Nous sommes sur la berge et l'autre est en train de se noyer... La compassion, aussi forte soit-elle, ne peut se mettre à la place... Mais certaines lâchetés ont leur limite (j'ai connu
cet Edouard...)