Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 12.

Publié le 3 Février 2010

   La rentrée approche. Est-ce que mes étudiants vont me trouver changé ? Est-ce que la mort se lit sur mon visage ? On devrait peindre en bleu les gens appelés à succomber dans l'année. Ce serait le signe qu'il ne faut pas les approcher. A quoi bon nouer des relations avec une personne qui ne sera plus ? A quoi bon entamer une thèse avec un professeur qui n'en verra pas la fin ? A quoi bon disserter sur le big bang avec celui qui tombe dans un trou noir ?
   Autre avantage, en ce monde d'euphémismes, d'accidents de la vie, de personnes de petite taille, l'affreux mot d'agonie serait enfin banni. On parlerait de "période bleue".
   Je romps les ponts, l'un après l'autre. Je deviens schtroumpf. Voisins, amis, collègues apprennent la nouvelle, sans que je l'aie voulu. Peur de la maladie, pudeur ou réticences, la plupart s'abstiendront de me rendre visite. Je ne suis pas certain qu'Edouard l'ait deviné. Trop de projets l'accaparent : obtenir que l'université finance son déplacement à Miami pour un colloque en bord de plage, faire inscrire son nom en gras sur la couverture d'un opuscule où il a rédigé une contribution que quatre personnes liront, guider Estelle et ses yeux bleus à travers "la dialectique du rationnel et de l'irrationnel", passer des heures au téléphone à me parler du seul sujet qui vaille : lui-même.

    
Sa dernière histoire de voyage temporel est empruntée à un écrivain mineur, Cyril Kornblut, j'ai retenu le nom, il l'a répété treize fois. W. J. Born, un homme d'affaire américain, rêve d'une méthode infaillible pour détecter en Bourse les actions prometteuses. Il fait construire par un savant une machine à voyager dans l'avenir. Son premier essai le propulse deux ans plus tard. Une violente crise économique ravage la planète ; elle a pour origine un krach boursier. De retour au présent, W. J. Born s'empresse de vendre l'ensemble de ses actions. Cette décision déclenche la crise...
   Ce maladroit me donne des idées. Je me projette dans l'avenir, un saut de puce, six ou sept mois. Je découvre, effaré, que je suis mort dans des souffrances horribles. Pour prévenir le drame, je retourne au présent ; je me suicide... 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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fbd 07/02/2010 14:42


Oui, la mort marque d'un drôle de sceau, le malheur fait parfois s'éloigner les autres comme s'il était contagieux... ça le fait aussi pour les personnes divorcées, les gens au chômage, le silence
se fait... je me rappelle aussi ces paroles entendues un jour :"je ne vais pas rendre de visites à l'hôpital, ça me donne le bourdon"
Certes...


Flora 07/02/2010 17:04


Quand la trouille surpasse l'empathie... D'expérience, je sais pourtant que nous ne pouvons que sortir grandis d'une telle épreuve si nous avons le courage d'y faire face.
Certes, nous risquons de perdre quelques plumes de l'insouciance infantile au passage... 


La Merlinette 07/02/2010 13:06


bien sûr qu'il faut toujours être en contact
avec ceux qui ne seront plus : étant appelés
à n'être plus un jour ou l'autre !


Flora 07/02/2010 16:56


Je ne suis pas sûre de pouvoir rester en contact après ma disparition mais cela nous ramène à nos discussions tripartites préférées!


Jean-Pierre 04/02/2010 06:43


Les dernières lignes de Gilbert me font repenser à Vilmos Vázsonyi. Lui aussi s'est projeté dans l'avenir, lui aussi a anticipé l'inéluctable, lui aussi a décidé de confondre futur et présent.
http://mardishongrois.blogspot.com/2008/12/vilmos-vzsonyi-1935-budapest-2008.html


Flora 04/02/2010 11:50


Oui, je pense que c'est une dernière liberté qui nous reste mais ô combien difficile de s'en servir...


litteratus 03/02/2010 14:49


connaître son avenir est un jeu dangereux...


Flora 03/02/2010 18:32


Personnellement, je ne voudrais surtout pas y jouer...!