Vendredi 6 novembre 2009 5 06 11 2009 16:54
                                            Et serait-on seulement sûr encore que toute la peine qu'il faudrait lui faire aurait un résultat?
                                                                                        
Franz Kafka, Le Verdict

   Lorsque mourut Philibert Tique, son épouse fit graver sur la tombe l'épitaphe qu'il concoctait depuis des mois : 
               Dans une vie sans éclat, il ne connut qu'une envolée : le 21 juillet 1969, 
Neil Armstrong posait le pied sur la Lune.
   Nul n'écrira jamais la biographie de Philibert Tique. Les biographes ont tort. Derrière les vies médiocres se dissimulent souvent des destins convulsés, des espoirs atrophiés. L'épitaphe, par exemple. Rien n'y est mensonger ; l'essentiel est absent. Derrière Neil Armstrong, l'astronaute, se dissimulent deux homonymes, Louis et Lance...
   Le 25 juillet 1999, Lance Armstrong remportait son premier Tour de France. Six autres allaient suivre. Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain, cinq victoires chacun, faisaient soudain figure de nains de la route. Depuis la salle d'attente, Philibert Tique entendit crier une vieille femme.

*

   En fait, l'examen n'est pas très douloureux. Un bon craquement quand l'aiguille pénètre dans le sternum, façon coup de poignard. Du moins, c'est ainsi que j'imagine les coups de poignards. La moelle est aspirée dans une seringue. Une seconde désagréable, deux au grand maximum.
   Le pire a précédé. L'hématologue hésite sur les chiffres en colonnes, les résultats de l'analyse sanguine, lève les yeux, furtif. Poussé dans ses retranchements, il fait part de ses doutes. Il faudrait confirmer par un prélèvement de moelle mais l'hypothèse "maligne" n'est pas à écarter. Les médecins blonds sont dangereux. Est-ce que Kafka est blond, Stendhal, Dostoïevski ?
   J'accepte la ponction, réalité sournoise dans laquelle on m'englue. Dans la pièce voisine, une infirmière m'attend, pour seconder le maître. Je la voudrais sinistre, vieille, moustachue, dans les décors de
Pavillons des cancéreux, une façon de devenir Kostoglotov ou Roussanov, de leur confier la maladie pour qu'ils l'enferment au fond d'un livre. Il n'en est rien. Les murs sont clairs et propres, le sourire engageant. Aucune odeur de crasse et de médicaments.
   Toute expérience est instructive. J'apprends le mot "myélome" : tumeur médullaire maligne.

Pour mesurer le temps, les Chinois utilisaient de longues baguettes, horloges à feu enduites d'un produit végétal. L'ensemble se consumait au ralenti. La longueur de bois brûlée indiquait  l'heure. Des fils pouvaient être fixés en des endroits bien précis de l'ensemble. A leur extrémité, de petites billes. Lorsque le fil devenait flamme, la bille tombait sur un gong.


  Au téléphone, l'hématologue annonce un résultat "limite" et la nécessité d'un nouveau prélèvement, dans l'iliaque. Un os de plus pour l'engrenage. Je songe à Kafka. La herse de
La colonie pénitentiaire trace la sentence, à coups d'aiguilles, à même la chair du condamné. De piqûre en piqûre, que souhaite-t-on écrire sur ma peau ? Seraient-ils au courant de mes assassinats, ces crimes  que je croyais parfaits ? (...)
le début du dernier roman de Gilbert, inachevé et qui m'attend pour être terminé... 
     
Par Flora - Publié dans : Gilbert - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Commentaires

Honneur et respect comme on dit aux Antilles.
Commentaire n°1 posté par José Le Moigne le 06/11/2009 à 19h15
Merci, José. La soirée a été extraordinaire.
Réponse de Flora le 07/11/2009 à 11h46
Acteur et spectateur de sa maladie. Froide clairvoyance. Acceptation ironique à défaut d'être sereine... Gilbert avait beaucoup de courage. Son attitude face la mort inéluctable et prématurée me fait penser à celle d'Alain Amand.
Commentaire n°2 posté par Ame chopinienne le 06/11/2009 à 21h41
On a du mal à imaginer comment on ferait à leur place... Son courage me donne encore beaucoup d'énergie.
Réponse de Flora le 07/11/2009 à 11h47
Terrible ce tableau de la maladie que l'on porte en soi... en faire une oeuvre d'art même inachevée, c'est un pied de nez à la réalité. Poursuivre l'entreprise est une nécessité ! avec tous mes encouragements les plus sincères.
Commentaire n°3 posté par Litteratus le 07/11/2009 à 12h54
Merci beaucoup pour l'encouragement, Litteratus. J'ai très envie de le publier au fur et à mesure au moins sur mon blog, avant de me lancer dans la redoutable jungle de l'édition que je connais trop bien...
Réponse de Flora le 07/11/2009 à 13h43
comme j aimerais qu'il soit là, encore, pour écrire sa version...C'est déjà prenant. On a évidemment besoin de lire encore.J'aimerais tant que tu puisses trouver le lien mediumnique pour continuer le chemin. Et le temps, surtout.
Je t'envoie trois petits grains de blé en guise de bisous
Commentaire n°4 posté par Marion LUBREAC le 09/11/2009 à 16h24
Si "le lien médiumnique" peut donner du talent d'écriture, je relève le défi...
Merci de ton passage, chère Muse Torride...
Réponse de Flora le 09/11/2009 à 18h29
je trouve cette idée de publier au fur et à mesure sur ton blog est une riche idée!
Commentaire n°5 posté par LUBREAC le 09/11/2009 à 16h27
Je ne sais pas si j'irai au bout... mais j'irai plus loin.
Réponse de Flora le 09/11/2009 à 18h30
une description d'états physiques de souffrance
qui devraient figurer dans les livres pour
apprenti "médecin"
Commentaire n°6 posté par La Merlinette le 10/11/2009 à 11h44
Il essaie d'établir une certaine distance entre lui et le malade qu'il devient... je n'irais pas jusqu'à dire qu'il l'observait avec un certain regard intrigué, tout en étant conscient d'arriver au seuil du Grand Défi.
Réponse de Flora le 10/11/2009 à 18h44

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