No man's land

Publié le 22 Octobre 2010

DSCN0162A la dérobée, elle observe la silhouette massive qui écrase le côté gauche du canapé. Une coupe remplie de cacahuètes est placée sur la bedaine faisant office de tablette, tandis que la main gauche caresse machinalement la tête du chien, posée sur le genou du maître. Ils se ressemblent, se dit Régine et soudain, elle se sent très aride de l'intérieur.

   Rivés sur l'écran, les yeux mi-clos de Francis s'abîment dans le naufrage des vingt dernières années. Il n'a même pas besoin de jeter un regard sur elle, l'image de Régine est gravée sur sa rétine, avec son corps alourdi de trois grossesses et des sédiments des années de rancune et résignation.

   Progressivement, ils se sont barricadés dans le silence. Régine s'acquitte encore des tâches ménagères, sans entrain, histoire de se mouvoir comme par réflexe pour ne pas mourir jusqu'au bout. Elle pose l'assiette de Francis sur le coin de la table basse, dans le même geste que pour la gamelle du chien. Les deux en prennent possession dans un mimétisme taciturne et parfait. Elle même avale sa portion à la hâte, sans plaisir, dans le calme lugubre de la cuisine.

    On peut perdre la parole par l'habitude de se taire, volontairement, pour éviter les étincelles d'une abrasion trop violente. Ils ont laissé beaucoup de souffle dans les bagarres. L'envie des grandes réconciliations amoureuses s'est érodée ; trop d'efforts, trop de concessions. Fatigués, exsangues. Plus de force pour rallumer la flamme.

   Son regard vide se pose sur le survêtement éculé de Francis, son uniforme qu'il ne quitte que pour s'affaler sur le lit et s'abîmer dans le trou noir du sommeil. Elle même ne se fatigue plus pour lui plaire. Les bigoudis dont elle se hérissait jadis la tête au grand dam de Francis qui se sentait devant des chevaux de frise destinés à l'éloigner, sont partis depuis longtemps à la poubelle. Ses bourrelets disgracieux ont eu raison des nuisettes affriolantes, des soutiens-gorge pigeonnants et se dissimulent désormais, tant bien que mal, dans des bures de nonne peu aguichantes. Le dos tourné et les ronflements sonores de Francis demeurent, de toute façon, imperturbables. Tout comme les tic-tac de l'horloge qui défilent, inexorablement.  

Rédigé par Flora

Publié dans #microfictions

Repost 0
Commenter cet article

fbd 04/11/2010 11:26


Oh, c'est une très belle expression, bravo!


Flora 04/11/2010 17:50



Merci, Françoise!



fbd 04/11/2010 11:01


non, mais tu sais rendre la vie qui est parfois satirique ^^


Flora 04/11/2010 11:25



C'est vrai; j'aime la dérision à fleur d'émotion, destinée à nous empêcher de nous noyer dans le trop plein de ceci ou de celà... "Qui dit submergé (d'émotion) n'est pas loin de
coulé..." ai-je écrit il y a quelque temps...



fbd 02/11/2010 19:39


cela me fait penser aux dessins satiriques…


Flora 03/11/2010 19:03



Pourtant, je n'ai pas forcé le trait... J'en ai même gommé...



louve 29/10/2010 14:37


Oui, cela se sent, tu as cette force tranquille qui me fait souvent envie... Probablement te vient-elle de cette incroyable richesse de vie que tu as eu au travers tes voyages et cette union
heureuse avec ton mari ?
Je t'embrasse


Flora 31/10/2010 11:15



Ou, tout simplement, un cadeau de mes ancêtres, retransmis par les gènes...


Tu sais, il faut toujours se méfier des fables et des apparences...


De toute façon, il serait temps d'emprunter le début du chemin de la sagesse.



louve 29/10/2010 12:05


Bravo ! tu as magnifiquement dépeins ce revers de la médaille en nous faisant ressentir le désespoir profond de cette situation. Mais je pense qu'elle n'est pas seulement l'apanage de la relation
de couple, j'imagine qu'il se peut que même seul on puisse arriver dans ce no man's land de soi-même, à force de s'être perdu de vue ... Et alors c'est encore plus cruel, car on ne peut rejeter sur
l'autre les reproches...


Flora 29/10/2010 13:21



Tu mentionnes un autre aspect de l'infinie variété des relations de l'homme à l'existence : l'explorer et une activité incroyablement excitante! Je ne m'ennuie jamais...


Merci, ma chère Louve.