Miklos Radnoti * Fragment

Publié le 26 Octobre 2009

FRAGMENT

J'aurai vécu sur cette terre à une époque
où l'homme était tombé si bas que, de lui-même,
il tuait avec joie sans avoir besoin d'ordres.
Ses croyances n'étaient qu'errances et erreurs,
et sa vie, un tissu d'obsédantes terreurs.

J'aurai vécu sur cette terre à une époque
qui tenait la délation pour méritoire,
dont les héros étaient des assassins, brigands, traîtres.
Celui qui se gardait, par hasard, d'applaudir,
comme un pestiféré il se faisait haïr.

J'aurai vécu sur cette terre à une époque
où pour un mot trop haut on devait se cacher
et se ronger les poings en ravalant sa honte.
Le pays aveuglé faisait bonne figure
à l'horreur d'un destin soûl de sang et d'ordure.

j'aurai vécu sur cette terre à une époque
où l'enfant maudissait sa mère. En ce temps-là
la femme grosse était heureuse d'avorter,
et le vivant trouvait les défunts enviables
tandis que le poison bouillonnait sur la table.

...........................................................

J'aurai vécu sur cette terre à une époque
où, muet, le poète attendait que ta voix
retentisse à nouveau pour fulminer le juste
anathème  -  nulle autre n'en étant capable  -
O, Isaïe, maître du Verbe redoutable !
                                     
traduction Roger Richard

TÖREDĖK

Oly korban éltem én e földön,
mikor az ember úgy elaljasult,
hogy önként, kéjjel ölt, nemcsak parancsra,
s míg balhitekben hitt s tajtékzott téveteg,
befonták életét vad kényszerképzetek.

Oly korban éltem én e földön,
mikor besúgni érdem volt s a gyilkos,
az áruló, a rabló volt a hős, -
s ki néma volt netán s csak lelkesedni rest,
már azt is gyűlölték, akár a pestisest.

Oly korban éltem én e földön,
mikor ki szót emelt, az bujhatott,
s rághatta szégyenében ökleit, -
az ország megvadult s egy rémes végzeten
vigyorgott vértől s mocsoktól részegen.

Oly korban éltem én e földön,
mikor gyermeknek átok volt az anyja,
s az asszony boldog volt, ha elvetélt,
az élő írigylé a férges síri holtat,
míg habzott asztalán a sűrű méregoldat.

..................................

Oly korban éltem én e földön,
mikor a költő is csak hallgatott,
és várta, hogy talán megszólal ujra -
mert méltó átkot itt úgysem mondhatna más, -
a rettentő szavak tudósa, Ésaiás.

.................................
                                  
                                         19 mai 1944
 

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

Repost 0
Commenter cet article

André 05/11/2009 11:35


Quel texte terrible et quelles accusations, que ces temps ne reviennent jamais !
@+


Flora 06/11/2009 16:54


Lui, hélas, a payé de sa vie jeune...


José Le Moigne 27/10/2009 01:28


Très beau texte que j'aimerai t'entendre lire un jour en hongrois.
Amitiés
José


Flora 28/10/2009 09:00


Pourquoi pas?...
Lundi prochain, on fait une soirée spéciale de lecture des textes de Gilbert. Si tu as le temps...
Bonne journée, José. 


Ame chopinienne 26/10/2009 20:16


Très beau texte, constat d'une "sale" époque et excellente traduction qui respecte le rythme et la rime.


Flora 26/10/2009 21:32


Il n'y a que l'artiste qui possède des moyens aussi puissants pour le décrire...


Mu 26/10/2009 14:02


Bonjour Flora, je lis ce beau poème à Gonfaron, quelques jours chez ma fille, mes amis et St Quinis...Drôle de sensation de retrouver deux mots : errance, erreur, dans ce texte alors que je viens,
à peine de les écrire dans mon article pour Caméra...Mais il n'y a pas de hasard, n'est-ce pas ? Bises à toi d'un pays où l'automne est doux et plein de soleil, c'est le pays de ma fille, elle
murmure à l'oreille des chevaux...Sans oublier les ânes qui volent. Mu


Flora 26/10/2009 21:31



N'y a-t-il pas de hasard, chère Mu ou bien n'y -t-il que ça, on se le demande parfois...
Bon séjour à toi sous le doux soleil et à lundi 2 novembre! 



gegout 26/10/2009 08:45


très beau texte qui comme toute grande expression provoque frissons.. bonne journée à vous


Flora 26/10/2009 21:28


Merci de votre visite pour ce grand poète.