L'horizon infini

Publié le 25 Janvier 2011

Pause.jpgC'était le grand amour, le très grand, le fusionnel comme on ne peut tomber dedans qu'à l'adolescence, l'âge où l'on ne calcule rien puisqu'on ne connaît encore rien à la comptabilité. Une certaine innocence où l'on imagine l'éternité dans le regard de l'autre. Les parents observaient les deux enfants qui n'en étaient plus vraiment, avec une bienveillance attendrie par leurs propres souvenirs, avec une certaine envie aussi, parfois.

   Ce n'était plus l'époque des grands tabous, les murs infranchissables des interdits : tout le monde trouvait normal que les amoureux inséparables passent la nuit chez l'un ou chez l'autre, au gré du hasard ou de l'envie.

   L'annonce de l'arrivée du bébé ne fut pas non plus un traumatisme. Les futurs grands-parents étaient plus excités que les jeunes géniteurs et ils assuraient à l'unisson de se charger des subsides nécessaires. L'aspect matériel de la vie n'a jamais été un casse-tête, il n'y avait aucune raison que cela le devienne.

   Corinne allait sur ses dix-huit ans. A certains moments rares, restée seule à regarder les contours de plus en plus arrondis de sa silhouette dans la glace, une angoisse inexplicable la saisit : est-ce normal, tout ce bonheur sans nuage qui s'annonce comme une autoroute ensoleillée se perdant dans l'infini?... Par une sourde et nébuleuse intuition, elle se mit à souhaiter une crainte, une sorte d'alarme, destinée à écarter toute menace dont elle n'avait même pas idée.

   La sonnerie du téléphone, ce matin-là, ne fut pas la même. Elle annonça la fin du monde. Le corps désarticulé de Benoît gisait parmi les débris de la voiture. Corinne ne sut rien des deux mois qui restaient jusqu'à la naissance du bébé. Elle les passa dans un état de coma éveillé. Le petit être vorace fixait le visage triste se penchant sur lui et, petit à petit, il apprit à se faire discret, comme pour prendre sa part à l'affliction de sa mère.

   Des années passèrent. Parents et amis se mirent aux amicales pressions de convaincre Corinne à continuer la vie... "Vingt-cinq ans... pense à l'enfant qui a besoin d'une figure paternelle bien vivante... et toi, d'une présence autre que fantomatique..." Corinne vécut ces injonctions comme la violation de son monde qui ressemblait désormais à un sanctuaire dédié à la mémoire de Benoît. Ce monde était verrouillé mais rassurant. Benoît y conserverait son sourire éternellement jeune, ainsi que l'intensité de leur passion. Entrouvrir la porte de ce sanctuaire pour laisser passer un intrus serait une trahison qui la plongerait au plus profond de sa culpabilité de survivante...   

Rédigé par Flora

Publié dans #microfictions

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Marion LUBREAC 12/02/2011 09:00


C'est une jolie nouvelle Flora!


Flora 13/02/2011 09:48



Merci, ma chère Syrion! Tu es la bienvenue, reviens quand tu veux!



fbd 31/01/2011 15:47


C'est terrible. Il y a des jours où je ne me sens pas capable de faire face à une quelconque douleur, même imaginée… :-s


Flora 31/01/2011 20:02



Hélas, la vie peut basculer en un instant... Heureusement, nous ne vivons pas sans cesse dans cette pensée paralysante...


 



kinzy 27/01/2011 17:05


Oh la vie parfois , nous réserve bien des tracas.
Une très belle écriture comme toujours, et quel beau croquis !
je t'embrasse ma grande Flora


Flora 27/01/2011 18:48



C'est pour que nous ne nous ennuyions pas!... 


Un grand merci, ma chère Kinzy.



litteratus 26/01/2011 17:51


On ressent dans certaines situations de plénitude la crainte que tout s'arrête...


Flora 27/01/2011 08:31



Oui, on a l'impression de "devoir rester sur nos gardes"...



Cat 26/01/2011 09:26


C'es bouleversant et malgré tout on perçoit une note d'espoir!


Flora 26/01/2011 10:40



Je ne sais pas, pour l'espoir... La paix avec soi, c'en est déjà un peut-être...